Depuis cinq ans, Julian Perdrigeat, cofondateur de La Fabrique des Transitions, association soutenue par l’ADEME, propose une approche singulière : il privilégie la transformation des manières de travailler ensemble, au lieu de recourir à des solutions toutes faites. Une démarche exigeante, fondée sur la coopération et le temps long, qui pourrait bien être l’une des clés pour réussir la transition écologique à grande échelle.
Absolument. La transition écologique vient directement du terrain. Les solutions uniformes ne fonctionnent pas face à la diversité des contextes locaux. Les acteurs locaux sont les mieux placés pour comprendre leurs enjeux. Et surtout, la coopération territoriale permet de créer des dynamiques durables. Mais il faut accepter que les résultats prennent du temps : souvent cinq à dix ans. À Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), où j’ai travaillé pendant plusieurs années, on a observé des résultats très concrets en matière de transition écologique. Lorsqu’un bureau d’études est venu évaluer cette démarche, il a conclu qu’elle n’était pas reproductible ailleurs, car trop liée au contexte local. Nous avons pris cette conclusion au sérieux, mais au lieu de l’accepter, nous avons cherché à comprendre ce qui, dans ces expériences, pouvait être généralisé. En croisant plusieurs territoires pionniers, nous avons identifié des invariants : non pas des solutions toutes faites, mais des principes de conduite du changement transférables.
Notre approche ne consiste pas à imposer des solutions, mais à transformer les manières de travailler ensemble. Nous sommes convaincus que la transition ne peut pas être dictée d’en haut : elle doit se construire localement. Nous avons structuré un référentiel basé sur quelques principes fondamentaux. D’abord, créer les conditions d’engagement. On ne met pas les acteurs en mouvement par la contrainte ou les injonctions, mais en partant de ce qui compte pour eux : leur territoire, leur identité, leur histoire. Ensuite, travailler la coopération. Mais attention, la coopération ne signifie pas être d’accord. C’est au contraire la capacité à « mettre les conflits au travail », à faire dialoguer des intérêts différents pour construire des solutions communes. Enfin, adopter une approche systémique. On ne traite pas séparément l’énergie, l’alimentation ou l’économie : tout est lié, et c’est cette interdépendance qu’il faut apprendre à piloter.
Le plus souvent via des appels à manifestation d’intérêt, en lien avec des partenaires comme l’ADEME ou l’ANCT (l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires). Les territoires candidatent et s’engagent ensuite dans une démarche collective avec une équipe multi-acteurs. Et surtout, nous intervenons comme des partenaires sur la durée, pas comme des prestataires exécutant une mission sans forcément remettre en cause les questions de fond, ce qui nous permet de travailler en profondeur et de challenger leurs pratiques, en abordant par exemple des sujets sensibles comme la gouvernance.
Nous ne recherchons pas des territoires similaires, mais constituons des cohortes d’une dizaine de territoires, organisés autour d’ensembles territoriaux cohérents (comme les massifs en zone de montagne), en veillant à une diversité de strates et d’orientations de projets pilotes. Cette diversité permet de favoriser les complémentarités entre acteurs d’un même écosystème (communes, EPCI, PETR, métropoles) et de structurer des dynamiques de travail en pair à pair malgré leurs différences. Sur une durée d’environ un an à un an et demi, nous mettons en place une délégation vraiment multi-acteurs, qu’on appelle les « 4 fantastiques » : élus, agents, État et acteurs socio-économiques. Ensuite, on avance par étapes très concrètes : un temps pour partager les bases, un diagnostic des dynamiques entre acteurs sur le territoire, puis beaucoup d’échanges entre pairs pour apprendre des autres.
Mais surtout, on ne reste pas dans la théorie : chaque territoire travaille sur un projet pilote, quelque chose de très opérationnel, comme par exemple la création d’un éco-hameau (plusieurs maisons écologiques regroupées autour d’espaces communs) à Barre-des-Cévennes en Lozère, ou encore la rénovation d’un groupe scolaire (comprenant aussi la création d’un restaurant scolaire) à Vigan, dans le Gard. À la fin, on prend le temps d’évaluer, de tirer des enseignements et de mettre en récit, pour que ça serve à d’autres territoires.
On part toujours de ce qui fait sens localement. C’est ce qu’on appelle une approche patrimoniale. Ce qui compte pour les gens, c’est leur attachement à un territoire, à une histoire, à des pratiques. Selon les territoires, ça peut être l’agriculture, le sport ou même des événements culturels. Au Mené, dans les Côtes-d’Armor, tout est parti d’une course de côte automobile (une épreuve automobile qui consiste à monter une route le plus rapidement possible), un élément de patrimoine local qui mobilise fortement les habitants. En s’appuyant sur cet évènement, le territoire a voulu interroger les modes de production et de consommation d’énergie. Cela a donné naissance à la route des énergies, un parcours de visite reliant différentes installations locales (méthanisation, éolien, bois énergie), qui prolonge symboliquement la route automobile en un itinéraire pédagogique autour des énergies renouvelables. Ce projet permet ainsi de passer d’une culture de la performance mécanique à une démonstration concrète de la transition énergétique, en impliquant les acteurs locaux dans une dynamique de territoire à énergie positive. Cela montre bien qu’on ne décrète pas l’engagement : il faut partir de ce qui fait sens sur le territoire. Si on ne le fait pas, on impose des transformations qui sont vécues comme des ruptures identitaires, et donc rejetées.
Justement, nous n’apportons pas de solutions toutes faites. Nous intervenons dans une posture d’éducation populaire : nous posons des questions, nous apportons des méthodes, nous sécurisons les processus. Notre rôle est de créer les conditions favorables indispensables pour que les acteurs locaux trouvent eux-mêmes leurs solutions. C’est pour cela que les projets sont très différents d’un territoire à l’autre.
Parce que cela suppose de s’exposer. Travailler la coopération, c’est accepter d’entrer dans des tensions, des conflits d’usage, parfois des désaccords profonds. Beaucoup d’élus hésitent à ouvrir ces espaces, car ils peuvent être perçus comme risqués. Notre rôle est justement d’apporter un cadre sécurisé pour que ces échanges puissent avoir lieu. Sans cela, on reste dans des logiques descendantes qui ne produisent pas de transformation durable.
Les projets sont très variés. Cela peut être une démarche de transition alimentaire, un projet de mobilité, le développement d’énergies renouvelables ou encore la reconversion d’une friche. Dans certains territoires, nous avons aussi accompagné la mise en place d’instances de gouvernance partagée, comme des agoras réunissant acteurs publics et privés autour d’objectifs communs. Ce qui compte, ce n’est pas le sujet en lui-même, mais la manière dont il permet de faire travailler ensemble les acteurs. Ce qui est aussi intéressant, c’est que les territoires apprennent les uns des autres. Le pair à pair joue un rôle essentiel.
Pas spontanément. Il y a beaucoup de réticence à exposer ses fragilités, que ce soit pour un élu, un chef d’entreprise ou une administration. C’est pourquoi nous travaillons beaucoup à créer un cadre de confiance et de confidentialité, indispensable pour aborder les vrais sujets. Une fois ce cadre posé, il se passe quelque chose d’assez fort : on voit émerger une véritable dynamique d’entraide entre territoires. Ils ne partagent pas seulement leurs réussites, mais aussi leurs difficultés, leurs blocages, leurs tâtonnements. Et c’est là que les échanges deviennent vraiment utiles : chacun réalise qu’il n’est pas seul, et peut s’appuyer sur l’expérience des autres pour avancer plus vite.
Oui, totalement. Tous les dispositifs techniques existent déjà. Le vrai enjeu, c’est la capacité à agir collectivement. La transition n’est pas d’abord un problème technologique ou financier. C’est une question de travail : comment on travaille ensemble, comment on décide, comment on coopère.
Je suis à la fois lucide et confiant. Lucide, parce qu’il existe des résistances fortes et des tensions politiques qui peuvent freiner la transition. Mais confiant, parce que sur le terrain, les dynamiques sont déjà là. Les collectivités, les entreprises, les citoyens sont engagés. Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est de donner plus de moyens et de liberté aux territoires. Cela suppose d’aller vers davantage de décentralisation et de faire confiance aux acteurs locaux.
Zoom sur les projets de la Fabrique des Transitions
En animant une alliance transpartisane de près de 500 organisations et 1 000 personnes (collectivités, associations, entreprises), la Fabrique des Transitions accompagne plus de 100 territoires pour accélérer les dynamiques locales de transition. Elle intervient notamment sur des projets concrets et structurants :
La Communauté de Communes du Frontonnais
L’enjeu était d’accélérer le développement des énergies renouvelables sans recourir à une approche descendante. La Fabrique des Transitions a contribué à faire émerger une dynamique collective associant communes, acteurs économiques et habitants. Son accompagnement a permis de renforcer la coopération entre les 10 communes, d’aligner les visions, de lever les incompréhensions et de consolider le binôme élu-agent, avec une délégation accrue aux techniciens. Son intervention a permis de structurer une gouvernance partagée et d’inscrire le territoire dans une trajectoire reconnue (programme Territoires +4°C du CEREMA).
Montpellier Méditerranée Métropole
Le défi consistait à structurer une filière de réemploi des matériaux du BTP. L’intervention de la Fabrique a favorisé le décloisonnement des services de la collectivité, en créant un groupe de travail transversal réunissant différents services, qui n’avaient pas l’habitude de collaborer, afin de partager les enjeux et construire une vision commune du réemploi. Elle a aussi contribué à faire évoluer les pratiques, en facilitant le dialogue entre acteurs techniques et politiques et en aidant à passer d’intentions à des premières actions concrètes, comme l’expérimentation d’une ressourcerie dédiée au réemploi des matériaux.
Gruissan
Le territoire s’est engagé dans une transformation vers une station balnéaire apaisée, visant le « sans voiture ». La Fabrique des Transitions a accompagné la coordination d’acteurs très divers afin de concilier attractivité touristique et transition écologique. Cette démarche s’est traduite par l’expérimentation de solutions concrètes, comme l’organisation d’une grande concertation autour de la mobilité. L’enjeu était moins de produire une solution clé en main que de permettre au territoire de mieux travailler collectivement sur un sujet complexe comme la sortie de la voiture.