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« Intégrer la nature dans la gouvernance de son entreprise »

  • Société / Politiques publiques

Depuis 2024, Thomas Breuzard, directeur permaentreprise de norsys et coprésident de B Lab France, a fait un pari inédit : intégrer le vivant au cœur même de la gouvernance de son entreprise de services numériques. Du conseil d’administration au dialogue social, la nature dispose désormais d’un rôle réel dans les décisions stratégiques. Un an après le lancement de cette expérimentation, les effets sont déjà visibles : réorientation de certains projets, renoncements assumés pour d’autres et mise en place de nouveaux outils pour mieux anticiper les risques environnementaux.

juin 2026

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Vous êtes la première entreprise en France à avoir fait entrer la nature dans votre gouvernance. Comment est née cette idée ?
Thomas Breuzard

norsys est une entreprise familiale fondée, il y a plus de 30 ans, par mon père ancien, président de Greenpeace. Nous sommes engagés sur les enjeux environnementaux depuis longtemps, avec notamment la réalisation d’un bilan carbone dès 2007. Mais nous voulions dépasser l’unique cadre du carbone, pour intégrer réellement nos impacts et dépendances au vivant dans la conduite stratégique de notre entreprise.

Concrètement, comment la nature est-elle représentée dans vos instances ?
T.B.

L’objectif est que la nature soit prise en compte à tous les étages de l’entreprise, du stratégique à l’opérationnel. Nous avons mis en place un dispositif de gouvernance en trois niveaux pour que la nature soit présente là où se prennent les décisions. 

  1. La nature comme actionnaire, à travers le fonds de dotation “L’institut du permanumérique” : cette fondation actionnaire détient une part de l’entreprise, ce qui permet à la nature d’être représentée au conseil d’administration par Frantz Gault, sociologue, auteur de La nature au travail (EPFL) et co-dirigeant de l’organisme Vivøices. Ce dispositif confère à la nature une capacité de représentation, lui accordant un droit de vote ainsi qu’un droit de veto sur certains sujets.
  2. La nature comme partie prenante au niveau des instances de pilotage à travers des représentants, également membres du Haut Conseil pour la Nature. Ils siègent dans les différents espaces de gouvernance : comité de mission, comité éthique, comité permaentreprise. 
  3. Une “nature syndiquée” : nous avons fait évoluer le CSE en Comité Social, Économique et Nature (CSEN), afin que les décisions internes intègrent systématiquement les impacts sur le vivant, en plus des enjeux humains. 

Le Haut Conseil pour la Nature réunit des personnalités aux expertises complémentaires des miennes et de celles de Frantz Gault, notamment : Virginie Raisson Victor, cofondatrice du Grand Défi des entreprises pour la planète ; Émilie Moinet Ortolina, directrice Soutenabilité des entreprises chez Rainforest Alliance ; Lucie Basch, cofondatrice et présidente de la Climate House et de Too Good To Go ; Olivier Bouche, directeur @4P Institute ; Lou Welgryn, secrétaire générale de Data for Good, ainsi que Christophe Porchet, membre du pôle d’innovation de norsys et délégué syndical CFDT au CSE. Ils sont donc majoritairement externes à l’entreprise et non rémunérés pour garantir leur impartialité.

Quel est précisément le rôle de ce Haut Conseil ?
T.B

Leur rôle est d’inscrire à l’ordre du jour du conseil d’administration des enjeux environnementaux clés : la présentation d’études de référence sur les impacts du numérique pour sensibiliser les actionnaires, le lancement d’analyses sur les impacts et dépendances de nos activités au vivant, l’évolution de nos politiques d’achats en faveur du réemploi ou encore l’allongement de la durée de vie de nos équipements. Ils ont également pour mission d’apporter un regard critique et d’interroger nos choix stratégiques, notamment lorsque ceux-ci peuvent entrer en tension avec les priorités environnementales.

Quelles décisions ont déjà été directement influencées par ce dispositif ?
T.B.

La présence de la nature au conseil d’administration nous a conduit à mener un inventaire de toutes nos actions actuelles ou à venir : végétalisation de sites, achats responsables, renoncement aux vols intérieurs en avion, développement d’une formation sur l’esprit critique face à l’IA, ou encore déploiement d’outils d’analyse de cycle de vie pour les services numériques. Elle a aussi accéléré le développement d’outils d’évaluation environnementale, comme la création de monACVnumérique. Cette plateforme gratuite d’analyse du cycle de vie des services numériques, développée par norsys, s’appuie sur des données de référence de l’ADEME, de Boavizta et de l’Arcep. Enfin, nous avons renforcé nos investissements dans la restauration d’écosystèmes, qu’il s’agisse de forêts en France ou de projets futurs au Chili et au Ghana, où l’extraction de minerais est particulièrement intensive.

Quel regard portent vos équipes sur cette gouvernance élargie ?
T.B.

Il est très positif. Pour beaucoup, c’est une vraie source de sens et la preuve que nos paroles se traduisent en actes. Cela joue directement sur l’attractivité de l’entreprise et sur la fidélisation des équipes qui se sentent alignées avec notre modèle de permaentreprise. 

Et vos clients ?
T.B.

Les clients opérationnels restent d’abord attentifs à la performance de nos services. En revanche, pour les directions stratégiques ou les acteurs de la transition écologique comme l’ADEME, Enercoop ou l’Office français de la biodiversité, notre modèle de gouvernance démontre auprès d’eux notre niveau d’engagement, ce qui renforce notre collaboration. 

En quoi ce dispositif va-t-il au-delà du symbole ?
T.B.

Notre fondation actionnaire détient 10 % du capital de l’entreprise et c’est elle qui désigne le représentant de la nature au conseil d’administration. Nous avons inscrit dans nos statuts un engagement juridique : la nature restera actionnaire, quels que soient les changements de personnes qui l’incarnent. Mais la véritable crédibilité du dispositif ne tient pas seulement à ce cadre légal. Elle se mesure surtout à ses effets concrets sur nos décisions. La prise en compte de la nature dans nos instances de décision nous a conduit à renforcer la vigilance de nos directions locales et à engager des revues de portefeuilles existants, jusqu’alors non analysés au regard de leur impact sur le vivant. Cette démarche nous a aussi amenés à refuser des marchés et à renoncer à des opportunités de croissance lorsque leurs effets ne sont pas compatibles avec les neuf limites planétaires, qui constituent notre cadre de référence, en cohérence avec les travaux de notre Haut Conseil pour la Nature. Ces renoncements ont notamment porté sur des usages que nous estimons non éthiques, tels que la surveillance de citoyens sans consentement ou le développement de services de fidélisation client pour des produits à forte empreinte carbone.

Ce modèle est-il facilement transposable à d’autres entreprises ?
T.B

Oui, de plus en plus d’entreprises s’y intéressent et commencent à s’en inspirer, avec des niveaux d’ambition variables. Intégrer la nature comme partie prenante est déjà à la portée de nombreuses organisations : c’est un premier levier concret, rapidement activable, quelle que soit la taille de l’entreprise, avant de la faire siéger au conseil d’administration.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir s’il faut intégrer la nature dans la gouvernance, mais comment et à quelle vitesse. Selon la Banque Centrale Européenne (2024), 72 % des entreprises européennes dépendent directement du vivant : ignorer cette réalité revient à fragiliser son propre modèle économique.

Intégrer la nature dans sa gouvernance d’entreprise : par où commencer ?

Concrètement, vous pouvez décider d’intégrer dès à présent un ou plusieurs experts indépendants (scientifiques, ONG, spécialistes environnementaux…) dans vos instances de réflexion ou de décision : comité stratégique, comité RSE ou conseil consultatif.

Leur rôle est d’apporter un regard critique sur vos projets, d’alerter sur les risques écologiques et de vous aider à orienter vos choix stratégiques. Cette démarche ne nécessite pas de modification du capital et peut être testée rapidement, avant d’envisager à terme, des formes de gouvernance plus engageantes comme celle mise en place par norsys.

Qu’est-ce que la permaentreprise ?

La permaentreprise est un modèle de développement d’entreprise inspiré des principes de la permaculture, conçu pour être à la fois viable économiquement et bénéfique pour la société et la planète. Ce concept, développé par Sylvain Breuzard, propose une vision systémique de l’entreprise et repose sur trois principes éthiques indissociables :

  1. Prendre soin des humains, en améliorant leur condition pour garantir leur survie biologique et économique, mais aussi en leur donnant les moyens de trouver un sens à leur existence et se projeter dans l’avenir.
  2. Prendre soin de la terre, à travers une réduction significative de l’empreinte environnementale, une contribution positive en carbone et des pratiques inspirées de l’écologie. 
  3. Fixer des limites et partager les surplus, ce qui peut impliquer de renoncer à certains projets non compatibles avec les engagements pris sur le plan environnemental ou social, pour garantir une répartition équitable entre les actionnaires, les salariés et les acteurs de la société civile.

En savoir plus
  • Lire le rapport de norsys pour découvrir leur retour d’expérience.
  • Le site de norsys
  • Tout comprendre aux neuf limites planétaires
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