Douze jours de canicule par an en moyenne aujourd’hui, contre trois dans les années 1980 : la forte chaleur n’est plus un épisode rare, c’est désormais une donnée du quotidien professionnel. La bonne nouvelle ? Des solutions concrètes existent déjà, et des entreprises et collectivités les ont mises à l’épreuve. Tour d’horizon de ce qui marche grâce à la plateforme, en cours de construction, Plus frais au travail.
Quels sont les risques en cas de forte chaleur ?
En mai 2026, le thermomètre est monté jusqu’à 15°C au-dessus des normales saisonnières selon Météo France. Qu’ils travaillent dans un bureau ou en extérieur, salariés et agents publics subissent de plein fouet les conséquences de ces vagues de chaleur. Et le phénomène est appelé à s’aggraver : avec le changement climatique, les épisodes de forte chaleur deviendront de plus en plus précoces, intenses et fréquents.
Sur le plan de la santé, les repères fixés par l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) sont clairs : au-delà de 28°C pour un travail physique et de 30°C pour une activité de bureau, la chaleur commence à représenter un risque ; au-delà de 33°C, ce risque devient important. À titre de comparaison, la neutralité thermique (c’est-à-dire la température ambiante où le corps n’a besoin ni de se réchauffer ni de se rafraîchir) se situe autour de 23°C.
Les effets ne sont pas seulement physiques. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne que la chaleur favorise aussi le stress, l’irritabilité et les difficultés de concentration. Autant de facteurs qui dégradent les conditions de travail et augmentent le risque d’accident.
Des secteurs plus exposés que d’autres
Certains secteurs sont particulièrement exposés : le BTP, l’agriculture, la logistique, la grande distribution, mais aussi… les bureaux mal isolés. Les exemples ne manquent pas.
À l’été 2025, l’entreprise de BTP Rabot Dutilleul a relevé jusqu’à 45°C sur ses chantiers des Hauts-de-France, avec pour conséquence de nombreux malaises. Chez Cerfrance Mayenne-Sarthe, un cabinet de conseil et d’expertise comptable, certains bureaux ont atteint 40°C : des ordinateurs ont arrêté de fonctionner et un bâtiment a même dû être fermé temporairement. Même constat du côté de la PME ESARIS Industries, où des remontées régulières des salariés sur la détérioration des conditions de travail ont incité l’industriel à intervenir.
Face à ce constat, comment agir concrètement et préserver les conditions de travail ? C’est tout l’objet de la plateforme Plus frais au travail, lancée par l’ADEME et l’INRS, avec le soutien de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) et du Groupe VYV. Elle rassemble ressources, solutions et témoignages d’employeurs pour préserver la santé et la sécurité des travailleurs. Les leviers présentés ci-dessous en sont directement issus.
Le saviez-vous ?
Selon l’article R.4463-2 du Code du travail, applicable depuis le 1er juillet 2025, la réglementation a été renforcée et mentionne des mesures de prévention à mettre en oeuvre, à minima, pour réduire les risques liés à l’exposition à la chaleur lorsque les seuils de vigilance météorologique jaune, orange ou rouge de Météo-France sont activés.
Adapter les bâtiments : un incontournable pour supprimer ou réduire le risque
Adapter un bâtiment repose sur deux points clés : limiter la chaleur qui entre et améliorer le confort thermique à l’intérieur. Plusieurs solutions se combinent : des protections solaires (stores, films réfléchissants sur les vitres), une ventilation naturelle (on ouvre les fenêtres la nuit pour évacuer la chaleur accumulée dans la journée), des brasseurs d’air, une meilleure isolation des toits et des murs et, lorsque c’est nécessaire, avoir une source de rafraîchissement. Cette dernière peut être sobre en énergie comme le géocooling ou les pompes à chaleur géothermiques, qui utilisent la fraîcheur naturelle du sol pour rafraîchir les locaux en été, ou les unités de rafraîchissement adiabatiques, qui utilisent la fraîcheur de l’évaporation de l’eau.
Les 21 sites de Cerfrance en Mayenne-Sarthe (550 collaborateurs) avancent bâtiment par bâtiment. Lors de la rénovation de son site de Mayenne en 2023 (770m2, 35 collaborateurs), l’entreprise a investi environ 51 000 euros dans l’isolation par l’extérieur, 40 000 euros dans l’isolation des combles, 33 000 euros dans une pompe à chaleur air/eau et jusqu’à 65 000 euros dans une ventilation double flux. Ce dernier système renouvelle l’air tout en récupérant la chaleur, et permet une « sur ventilation » la nuit pour faire entrer la fraîcheur. Sur un autre site, le passage au géocooling pour deux pièces de moins de 100 m2 a coûté environ 14 000 euros, en partie financés par le Fonds Chaleur de l’ADEME.
Avant d’écarter une solution parce qu’elle paraît trop chère, il faut regarder les aides qui existent. Entre le Fonds Chaleur de l’ADEME, les certificats d’économie d’énergie ou certaines aides locales, une partie de l’investissement peut être financée. Et il faut aussi raisonner sur la durée de vie des installations, pas seulement sur le coût initial.
Aménager les extérieurs pour créer des îlots de fraîcheur
Créer des îlots de fraîcheur sur le foncier entourant le bâtiment peut aussi réduire le besoin de rafraîchissement à l’intérieur des bâtiments ou des véhicules stationnés. Ici, trois leviers se conjuguent : rendre les sols perméables pour infiltrer l’eau de pluie là où elle tombe afin de créer les meilleures conditions pour végétaliser au maximum (en plus d’apporter de l’ombre, les arbres rafraîchissent l’air par évapotranspiration, c’est-à-dire l’évaporation de l’eau par leurs feuilles)
Ainsi, Leroy Merlin prévoit de renaturer 15 sites afin de créer de l’ombre et des îlots de fraîcheur sur ses parkings. De son côté, Électro Dépôt transforme progressivement ses espaces de stationnement très minéralisés en y aménageant des îlots arborés. Déjà déployée sur une dizaine de sites, cette démarche permet à la fois de rafraîchir les espaces et de favoriser l’infiltration des eaux de pluie dans les sols.
Adapter l’organisation du travail et les équipements
Il s’agit tout d’abord de supprimer ou de réduire l’exposition à la chaleur : éviter les heures les plus chaudes de la journée, reporter ou alléger les tâches physiques, organiser une rotation des postes et prévoir davantage de pauses dans des espaces ombragés ou rafraîchis. Des horaires décalés, avec un démarrage plus tôt le matin, peuvent aussi être mis en place. La mise à disposition d’équipement de prévention individuelle (par exemple des gilets rafraîchissants) peut aussi être envisagée, mais ne peut pas constituer l’unique stratégie de l’employeur pour protéger les travailleurs.
Depuis l’été 2025, Rabot Dutilleul arrête certains chantiers pendant les canicules, renforce les pauses et baisse les cadences, décale les horaires avec des décisions prises chantier par chantier, au plus près du terrain. Les brumisateurs de chantier, prévus à l’origine pour rabattre les poussières, servent au rafraîchissement ; certains bungalows climatisés, réglés autour de 26°C, deviennent des espaces de récupération au frais. L’entreprise teste aussi les tee-shirts et gilets rafraîchissants.
À Grenoble, la Ville a ajusté les horaires de ses jardiniers selon la vigilance météo : en été, ils travaillent en continu de 6h à 13h ; en vigilance orange, ils peuvent réduire leur journée d’une heure (avec report) et en vigilance rouge, d’une heure (sans report). Dans une déchetterie, le nettoyage des plateformes a simplement été déplacé de la fin d’après-midi au matin, pour éviter un effort physique à l’heure la plus chaude.
Sensibiliser et faciliter le dialogue social
Aucune de ces mesures ne tient sans une culture commune de la prévention : chacun doit connaître les risques et les bons gestes. Cela suppose d’associer les représentants du personnel et de nourrir le dialogue social. Il peut s’agir par exemple d’organiser des sessions d’information sur les signes d’alerte (maux de tête, nausées, crampes), de former les managers à repérer les situations à risque pour adapter leur encadrement et de prévoir des temps d’échange pour recueillir les retours des équipes.
À la communauté d’agglomération de La Rochelle (environ 2 600 agents), les équipements sont systématiquement testés par les agents eux-mêmes : polos, sahariennes et foulards rafraîchissants circulent entre collègues pour recueillir les retours. Un livret « Travail par fortes chaleurs » a également été diffusé avant l’été 2025. Pensé à la fois pour les encadrants et pour les agents, il ne se limite pas à des consignes générales : il fournit des outils prêts à l’emploi (plan de continuité d’activité, fiche d’évaluation des équipements, fiche de relevé de température) et adapte les mesures à chaque niveau de vigilance. Cette démarche, structurée avec l’appui de l’ANACT, part d’un principe : sur le terrain, les agents ont déjà inventé des solutions concrètes qu’il faut reconnaître. Dans une déchetterie, un simple arbre sous lequel les équipes se regroupaient spontanément, est ainsi devenu un point de pause aménagé.
Plus Frais au travail, une plateforme qui s’enrichit
Ces témoignages, et bien d’autres, sont à retrouver en détail sur Plus frais au travail. La plateforme partenariale est encore en construction : elle va continuer de s’enrichir au fil des mois avec de nouvelles fiches solutions, ainsi que des retours d’expérience et ressources pour mieux comprendre les impacts de la chaleur, évaluer les risques, agir sur tous les leviers et connaître la réglementation.