Rencontre

Rencontre avec Mélanie Monceaux et Cécile Mugnier

Dans le secteur du textile, l’ADEME soutient la recherche pour faciliter l’émergence d’une filière textile durable. L’enjeu ? Faire évoluer les modèles pour concilier la réduction des impacts environnementaux avec des modèles économiques viables.


Mélanie Monceaux, Responsable du Département Opérations et Projets

Centre européen des textiles innovants (Ceti)

Cécile Mugnier, Cheffe du Service écoconception et Recyclage

ADEME

Nos travaux s’articulent autour de trois axes : améliorer la performance des produits, accompagner la transition vers des matériaux biosourcés et favoriser la circularité.

Mélanie Monceaux, responsable du Département Opérations et Projets au Ceti
Qu’est-ce que le Ceti et quel est son rôle dans le paysage textile français ?
Mélanie Monceaux

Le Ceti (Centre européen des textiles innovants) est un centre de recherche appliquée privé, inauguré en 2012. Il regroupe une vingtaine de collaborateurs qui accompagnent les entreprises dans le développement de solutions innovantes destinées à des marchés très variés (comme le médical, l’hygiène, la filtration, le bâtiment, le transport, le sportswear, l’habillement, etc.). Nos travaux de R&D intègrent notamment les enjeux liés à l’écoconception, à l’utilisation de matières recyclées et/ou biosourcées, et au recyclage industriel, et portent sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
Il s’agit également d’un organisme de formation. Nous proposons des formations techniques sur nos plateformes et collaborons avec des établissements de l’enseignement supérieur pour former les techniciens, ingénieurs et chercheurs de demain.

Selon vous, à quels enjeux de recherche la filière textile est-elle actuellement confrontée ?
Cécile Mugnier

La filière textile doit répondre à plusieurs enjeux environnementaux majeurs. Dans un contexte de ressources naturelles limitées, la sobriété est un enjeu prioritaire qui implique de repenser nos besoins et de les satisfaire en limitant leurs impacts sur l’environnement. Pour le secteur textile, cela nécessite de faire évoluer les modes de production et de consommation. Cet enjeu de sobriété est sous-jacent à l’ensemble de la stratégie recherche-développement (R&D) 2021-2027 de l’ADEME, sans oublier aussi les enjeux d’atténuation, d’adaptation et de résilience.
Ainsi, le secteur textile doit réduire ses impacts environnementaux, mais cette réduction doit conjuguer à la fois la recherche de nouveaux modèles économiques fondés sur la sobriété et les solutions technologiques. À cette fin, l’ADEME accompagne différents travaux de recherche, que ce soit pour mettre en place des procédés de fabrication plus économes en ressources et moins polluants – en particulier grâce à notre APR PERFECTO sur l’écoconception –, mais aussi grâce à nos travaux sur les comportements des consommateurs.
Nous soutenons également des projets de recyclage textile, soit pour optimiser les possibilités de réincorporation de matière recyclée en substitution de matière vierge, soit pour étendre les applications des textiles recyclés, notamment pour fabriquer des isolants biosourcés, performants pour la rénovation énergétique des bâtiments et le confort d’été.

Le Ceti travaille-t-il également sur ces sujets ?
M.M.

Absolument. Nos travaux s’articulent autour de trois grands axes : renforcer la performance des produits (pour, notamment, prolonger leur durée de vie) ; accompagner la transition vers des matériaux biosourcés ; développer des solutions qui favorisent la circularité.
Nous explorons également ces thématiques dans le cadre de projets collaboratifs, par exemple dans le projet FILL, en visant à concevoir des filets intégrant des matières biosourcées et biodégradables destinés à la mytiliculture, ou encore dans le projet REWIND, étudiant le recyclage mécanique de vêtements textiles, que l’ADEME a cofinancé.
Ce dernier projet est particulièrement intéressant : mené avec plusieurs partenaires industriels, il a démontré qu’il est possible de mettre en place une filière française de recyclage mécanique du textile afin de réutiliser des fibres de coton usagées pour fabriquer de nouveaux vêtements. Il a par ailleurs montré qu’un approvisionnement en coton recyclé à un coût compétitif était envisageable, répondant ainsi à un enjeu économique majeur pour la filière.

À quels enjeux environnementaux ces travaux contribuent-ils ?
M.M.

Ils contribuent à préserver les ressources en limitant le recours à de nouvelles matières premières d’origine fossile et en explorant l’incorporation dans des produits textiles de nouvelles fibres naturelles susceptibles de réduire, par exemple, la consommation d’eau. Ces travaux s’inscrivent également dans une démarche d’économie circulaire, grâce au développement des différentes technologies de recyclage, à la réutilisation des matières et à la valorisation de ressources naturelles encore inexploitées, comme les coproduits agricoles. L’amélioration des performances et de la durabilité des produits contribue enfin à limiter l’empreinte carbone de la filière.

Comment partagez-vous les enseignements issus de vos recherches ?
M.M.

Lorsque les partenaires d’un projet l’autorisent, nous diffusons les connaissances acquises lors de tables rondes, de webinaires ou encore de workshops ouverts aux industriels. C’est notamment ce que nous avons fait dans le cadre du projet RE-APS, qui vise à développer un procédé thermomécanique favorisant le recyclage du polyester textile. Nous partageons également ces résultats lors de conférences et dans des publications scientifiques.

C.M.

De son côté, l’ADEME publie dans sa librairie les objectifs, la méthodologie et les principaux résultats non confidentiels des projets. Ces publications donnent accès aux avancées qui peuvent inspirer les acteurs de la filière à la communauté scientifique.

Les travaux que vous évoquez répondent-ils aux exigences définies par le règlement ESPR ?
M.M.

Oui, directement. L’ESPR (Ecodesign for Sustainable Products Regulation) fixe un nouveau cadre européen destiné à rendre les produits plus durables, plus recyclables, plus réparables, tout en favorisant l’utilisation de matières recyclées : nos travaux répondent à plusieurs de ces enjeux. Le projet REWIND, par exemple, déjà évoqué, visait à incorporer de la matière recyclée dans des fils destinés à fabriquer de nouveaux vêtements : il répond donc directement à l’un des objectifs de l’ESPR.
Ce règlement comporte également un volet consacré à la traçabilité et impose de pouvoir prouver l’utilisation de matières recyclées, volet sur lequel nous menons aussi des projets en nous concentrant sur des solutions adaptées au marquage physique des matières textiles.

Concrètement, comment l’ADEME soutient-elle cette recherche ?
C.M.

L’ADEME dispose de plusieurs APR de recherche : PERFECTO (jusqu’en 2025) sur l’écoconception ; TEES sur la transition économique, écologique et sociale ; GRAINE sur la biomasse ; IMPACTS sur la connaissance des impacts des polluants et des activités anthropiques sur le vivant. Nous favorisons également des projets coconstruits avec les territoires et les acteurs locaux, ainsi que le passage à l’échelle industrielle via le plan France 2030 opéré pour l’État.
Nous finançons en outre des études et des projets sur le recyclage et sur l’écoconception avec le Fonds économie circulaire.

Selon vous, quels sont les besoins de recherche de ce secteur ?
C.M.

Nous avons beaucoup évoqué les recherches sur les technologies destinées au recyclage ou aux matériaux biosourcés, mais la transition vers des pratiques plus durables nécessite de comprendre comment inciter les consommateurs et les entreprises à privilégier des modèles plus vertueux et comment rendre ces modèles économiquement et socialement attractifs.
Des recherches en économie ainsi qu’en sciences humaines et sociales sont donc indispensables pour comprendre les freins culturels et psychologiques à la réduction de la consommation de vêtements ou les problématiques d’amoncellement de vêtements dans l’espace domestique. Je peux citer en particulier le projet issu de notre APR TEES, REZOMODECO.

Quels seraient, selon vous, les vêtements de demain ?
C.M.

Le vêtement de demain devra répondre à plusieurs enjeux. D’abord, il devra correspondre au mieux à chaque consommateur, à sa morphologie, à ses besoins de protection contre la chaleur ou le froid, voire à sa santé. En effet, il peut aussi remplir des fonctions en la matière, à l’exemple des vêtements de contention ou de protection anti-UV. Pour autant, il faut garder en tête que l’acquisition d’un vêtement, même écoconçu et à faible impact, quelle que soit sa composition, conserve une empreinte environnementale d’autant plus élevée si son utilisation reste limitée ou superflue.

La transition vers des pratiques plus durables nécessite de comprendre comment inciter les consommateurs et les entreprises à privilégier des modèles plus vertueux.

Cécile Mugnier, Cheffe du Service Écoconception et Recyclage à l’ADEME