Décryptage

“Plus que jamais, nous avons besoin d’une forêt gérée durablement ”

Réservoir de carbone et source d’énergie et de matériaux renouvelables, la forêt joue un rôle clé dans l’atténuation du changement climatique. À condition de mener une gestion forestière durable, pour préserver les puits de carbone et la qualité des écosystèmes. Décryptage par Émilie Machefaux, cheffe du service Forêt, alimentation et bioéconomie à l'ADEME.

Pourquoi l’ADEME s’intéresse-t-elle au bois énergie ?
Émilie Machefaux

C’est une source d’énergie considérable – et renouvelable – capable de se substituer aux énergies fossiles. Le bois représente déjà, en France, 50 % de l’énergie consommée pour produire de la chaleur (En 2017, source : programmation pluriannuelle de l’énergie). La programmation pluriannuelle de l’énergie fait d’ailleurs peser sur le bois d’ambitieux objectifs puisqu’elle prévoit une hausse de la consommation de chaleur produite à partir de la biomasse de 20 % d’ici à 2023 et de 30 à 40 % d’ici à 2028, par rapport à 2017. Encore faut-il s’assurer de l’efficacité énergétique des installations, de leur adéquation aux besoins et de la solidité de leur plan d’approvisionnement. C’est ce que fait l’ADEME depuis 2009, dans le cadre du Fonds Chaleur, pour les chaufferies collectives et industrielles. Afin de donner un coup d’accélérateur supplémentaire à la filière, le plan France Relance vient d’y ajouter, pour la première fois, une aide au fonctionnement. Cette aide vise à compenser tout ou partie de l’écart de coût entre la chaleur produite à partir de biomasse, et celle provenant de solutions fossiles alternatives.

Un tel développement du bois-énergie est-il compatible avec une gestion durable de la forêt ?
E. M.

La forêt nous rend une multitude de services. Du point de vue de l’atténuation du changement climatique, elle stocke durablement du carbone du fait de l’expansion de la surface et de la croissance forestière. Les produits bois à longue durée de vie, comme le bois de construction, font la même chose, tout en se substituant à des matériaux plus énergivores. Il faut donc trouver l’équilibre entre production de bois pour produire de l’énergie et séquestration du carbone. Les directions régionales de l’ADEME y veillent en étudiant les sources d’approvisionnement des candidats au Fonds Chaleur. Les différents usages du bois se complètent puisque par exemple la production de bois d’œuvre peut nécessiter des phases d’éclaircies des peuplements permettant la production de bois énergie. En réalité, une gestion efficace de la forêt ne peut être que durable et multifonctionnelle. Et pour préserver son potentiel sur le moyen et long terme, une attention particulière doit être accordée à la préservation de la biodiversité et des habitats, à la qualité des sols et de l’eau…

Justement, la forêt n’est-elle pas davantage victime qu’actrice du changement climatique ?
E. M.

En effet, la capacité d’atténuation de la forêt repose sur son état de santé et sur la préservation de ses différentes fonctions écologiques. Il faut donc favoriser la résilience des massifs en priorisant les mesures d’adaptation présentant le meilleur bilan carbone, avec le plus faible impact sur la biodiversité. La multiplication des scolytes, ces insectes « tueurs d’épicéas » qui sévissent notamment dans le Grand-Est et en Bourgogne-­Franche-Comté, est attribuée entre autres à la succession de printemps et d’étés particulièrement chauds et secs. Cette crise sanitaire entraîne le déclassement d’une grande quantité de bois d’œuvre en bois-énergie, ce qui libère du carbone qui aurait dû rester stocké. La diversification des peuplements fait partie des pistes d’amélioration. En consacrant une enveloppe de 200 millions au renouvellement des forêts dépérissantes, France Relance traite à la fois la cause et l’effet.

Une forêt plus résiliente et plus résistante a aussi besoin de sols vivants, dotés de bonnes caractéristiques ­physico-chimiques. Tout cela induit une transformation profonde de nos modes d’exploitation, qui passe par un important travail pédagogique. L’ADEME a fait paraître en juin un guide, « Récolte durable de bois pour la production de plaquettes forestières », se référant aux derniers programmes de recherche et aux bonnes pratiques recueillies auprès des professionnels, dont certaines ne demandent qu’à être généralisées. Une des difficultés est que la forêt française est morcelée entre de nombreux propriétaires. De 2016 à 2020, avec l’appel à manifestation d’intérêt DYNAMIC Bois, nous avons réalisé un gros effort pour mettre en œuvre des projets territoriaux innovants de mobilisation de la ressource.

Quelles sont maintenant vos priorités ?
E. M.

La gestion sylvicole et l’exploitation des chaufferies sont deux phases décisives en termes de contribution environnementale. Nous allons donc continuer à leur accorder une grande attention. Mais pour atteindre l’objectif ambitieux d’une neutralité carbone en 2050, nous avons aussi besoin d’innovations, à toutes les étapes de la filière. En amont, pour améliorer les pratiques sylvicoles afin de minimiser les impacts sur les écosystèmes et favoriser la résilience des forêts face au changement climatique. En aval, pour optimiser les usages du bois, en améliorant notamment la valorisation des feuillus, très présents dans la forêt française, et en trouvant de nouveaux débouchés dans la construction en développant les produits biosourcés. C’est l’objectif de l’appel à projets Bioéconomie et protection de l’environnement, que nous pilotons au titre du Programme d’investissements d’avenir. Gageons que la récolte sera aussi riche que lors des précédents appels à projets !

35,2 %

de la production d’énergies renouvelables en France en 2019 assurée par le bois énergie. Source : © SDES.

12 %

des émissions de GES nationales séquestrées en 2017 dans la biomasse des forêts. Source : inventaire national de GES.

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