Rencontre

« Développer des solutions performantes sur un plan technique, mais aussi économique »

Rencontre lettre recherche 134
La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) fixe des objectifs ambitieux aux industriels à l’horizon 2050. Pour les atteindre, les solutions techniques actuelles basées sur l’optimisation de l’efficacité énergétique et l’utilisation d’énergie décarbonée sont insuffisantes. Il est donc nécessaire de concevoir dès à présent des procédés innovants efficaces, mais aussi capables de répondre aux impératifs économiques de la filière. Entretien entre Eliéta Carlu, directrice de l’Alliance industrielle pour la compétitivité et l’efficacité énergétique (ALLICE) et Aude-Claire Houdon, Ingénieure, correspondante R&D et innovation au service Industrie de l’ADEME.

L’Alliance industrielle pour la compétitivité et l’efficacité énergétique (ALLICE) a été créée en 2018. Avec quels objectifs ?
Eliéta Carlu 

ALLICE a été créée pour accélérer la décarbonation de l’industrie et sa transition énergétique afin de répondre à l’urgence des enjeux environnementaux et climatiques et à la limitation des ressources… tout en maintenant l’industrie française performante et compétitive. Dans cette perspective, il est indispensable de rassembler et de mobiliser différents acteurs du secteur dans une approche transversale afin d’innover et de faciliter le transfert de technologies entre la recherche et l’industrie. ALLICE a précisément pour objectif de faciliter les échanges entre des acteurs par nature très dispersés tout en tenant compte des impératifs économiques de la filière.

Pourquoi l’ADEME soutient-elle ALLICE ?
Aude-Claire Houdon 

L’Agence soutient activement ALLICE depuis sa création en 2018 car cette structure est un relais efficace pour promouvoir l’innovation pour la décarbonation de l’industrie. Ses adhérents, équipementiers, industriels et fournisseurs de solutions énergétiques sont la cible prioritaire de nos dispositifs de soutien.

Quels besoins de recherche ou quels types d’innovations souhaitez-vous susciter chez vos adhérents et partenaires ?
E. C.

Pour que les industriels s’engagent dans la décarbonation de leurs systèmes de production, il importe de sécuriser à la fois la performance technique de leurs projets et leur capacité à amortir leurs investissements. Les travaux que nous menons avec nos adhérents portent sur des leviers d’innovation (qui peuvent être technologiques, méthodologiques, numériques ou encore économiques). À titre d’exemples, nous pouvons travailler sur l’amélioration de l’efficacité énergétique (c’est d’ailleurs là le cœur de nos travaux), sur l’intégration d’énergies alternatives (comme les gaz décarbonés, la chaleur de récupération, etc.) ou encore sur le captage et la valorisation du CO2. Nos travaux portent également sur des questions liées à l’économie circulaire ou aux modèles économiques pérennes, ou encore sur des sujets liés à la transition numérique. À ce jour, nous avons déjà réalisé plus d’une dizaine d’études collectives sur ces différents sujets.

Quelles sont les priorités de recherche de l’ADEME sur la décarbonation de l’industrie ?
A.-C. H.

Nos priorités ont évolué et nous les avons formalisées dans l’APR Énergie durable (APRED) lancé fin 2020. Globalement, il s’agit pour nous d’encourager le développement de procédés innovants dans le secteur de l’industrie énergo-intensive. Notre objectif est de faire émerger des solutions de rupture pour abaisser les émissions de gaz à effet de serre. Les travaux viseront principalement l’innovation dans les procédés au cœur de la transformation dans les secteurs énergo-intensifs en allant au-delà de l’efficacité énergétique des utilités ou du système. Des projets sont notamment souhaités sur l’introduction de matériaux bas carbone, l’éco-conception des procédés alliant efficacité énergétique et efficacité matière, l’intégration d’énergies décarbonées, l’électrification des procédés.

Quelles actions ALLICE met-elle en œuvre pour mobiliser ses adhérents ou susciter de nouvelles adhésions ?
E. C. 

Nous réunissons régulièrement les acteurs du secteur industriel, qui sont très variés (il peut s’agir d’industriels exploitants, d’offreurs de solutions, d’énergéticiens, de prescripteurs, d’organismes de financement, de centres de compétences et de recherche, etc.). En travaillant ensemble, nous croisons les objectifs et les besoins de chacun et pouvons entreprendre des travaux capables de répondre à ces attentes. Ce mode opératoire nous permet également de mutualiser les ressources, et donc de mener des travaux que chaque acteur n’aurait pas toujours eu les moyens de mener s’il était resté isolé.

Au-delà de ces études et de la veille stratégique que nous faisons tout au long de l’année, nous menons également des actions pour accélérer l’émergence de projets d’innovation collaboratifs ou encore valoriser les innovations de nos adhérents (comme notre congrès biennal, mais aussi d’autres rencontres dédiées à des thèmes spécifiques). Et bien sûr nous portons la voix de la filière auprès des instances institutionnelles compétentes.

La stratégie nationale bas carbone fixe des objectifs ambitieux aux industriels : quels acteurs vous semble-t-il pertinent de mobiliser pour les atteindre ?
A.-C. H. 

La SNBC demande en effet au secteur industriel de réduire de 81 % (par rapport à 2015) ses émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050. Le service Industrie de l’ADEME s’est restructuré précisément pour réfléchir aux travaux à mettre en œuvre afin d’aider les industries à atteindre cet objectif. Nous comptons nous concentrer sur les acteurs les plus énergo-intensifs, à l’instar de l’industrie du ciment, de l’acier, de l’aluminium, du papier carton, du verre et aussi de certains produits chimiques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : ce secteur, qui représente en France seulement 3 % des entreprises de plus de 20 salariés, est à l’origine de 70 % des consommations énergétiques et de 75 % des émissions de gaz à effet de serre. Accompagner les plus gros émetteurs est, selon nous, le meilleur moyen d’obtenir des effets positifs rapidement. Mais les technologies actuelles ne permettront pas d’atteindre ces objectifs. C’est pourquoi nous encourageons le développement d’autres solutions, performantes sur le plan technique mais aussi sur le plan économique, afin d’inciter les industriels à s’en emparer.

Qu’attendez-vous du Congrès biennal que vous organisez ?
E. C. 

La raison d’être de notre premier congrès biennal est de faire bénéficier le plus grand nombre d’acteurs possibles de nos travaux et de leur permettre d’identifier les technologies d’avenir dans leur secteur. Nous souhaitons également créer une passerelle entre la recherche et de l’industrie afin de faciliter les transferts entre ces deux mondes.

Y a-t-il une urgence à travailler sur ces sujets de recherche ?
E. C. 

Absolument. Si l’on veut atteindre les objectifs climatiques et environnementaux affichés dans la SNBC, il est incontournable d’accélérer la décarbonation de l’industrie. Et, de mon point de vue, ces enjeux doivent être couplés à la compétitivité, à la relance. Autrement dit, il importe que l’industrie française reparte de plus belle tout en intégrant cette question.

A.-C. H. : Il faut par ailleurs avoir à l’esprit que les actifs industriels sont déployés pour une durée de trente à cinquante ans. Si nous choisissons aujourd’hui d’adopter des solutions qui ne sont pas en rupture, nous sommes sûrs d’avoir encore ces actifs en place en 2050. Donc ce n’est pas demain qu’il faudra faire le choix de procédés industriels innovants, mais bien aujourd’hui. En d’autres termes, oui, il y a urgence.

Bio express

Eliéta Carlu est ingénieure de formation et diplômée de l’École des Mines de Nancy, avec une spécialisation en ingénierie des procédés énergétiques et environnementaux. En janvier 2020, elle prend la direction de l’Alliance industrielle pour la compétitivité et l’efficacité énergétique (ALLICE), créée en 2018 à l’initiative du Centre Technique des Industries Aérauliques et Thermiques (CETIAT), associé à des centres d’expertise de premier plan(le CETIM, le CTCPA et l’ENEA), en partenariat avec le CEA Liten. En 2020, le CTIF et le CTMNC ont rejoint ALLICE.