Dossier

La sobriété : une aspiration croissante, pas encore un projet de société

La sobriété : une aspiration croissante, pas encore un projet de société
Les Français ont conscience qu’il est nécessaire de modifier leurs modes de vie et de consommation pour faire face à l’urgence climatique et à la raréfaction des ressources (1). Ils aspirent globalement à un projet de société où la consommation prendrait moins de place. Dans le même temps, des démarches de sobriété se multiplient dans les territoires.

Assimilée à la prudence, la modération ou la frugalité, la notion de sobriété trouve ses racines dans des traditions philosophiques et religieuses anciennes. Le sujet suscite un regain d’intérêt au XXe siècle, en lien avec des questionnements sur les modes de vie modernes, les systèmes productifs et consuméristes actuels et leurs conséquences sur l’environnement, le lien social et le « bien vivre »2.

Depuis le rapport du Club de Rome de 1972 qui expose « les limites à la croissance », de nombreux travaux ont été dédiés à la sobriété. Si la notion est mobilisée par un grand nombre d’acteurs dans les champs politique et scientifique ou dans le débat public3, il n’y a pas aujourd’hui de consensus sur la définition. Dans le cadre d’une réflexion sur la satisfaction de nos besoins individuels et collectifs, en tenant compte des limites de la planète, l’ADEME propose cette définition : dans un contexte où les ressources naturelles sont limitées, la sobriété consiste à nous questionner sur nos besoins et à les satisfaire en limitant leurs impacts sur l’environnement. Elle doit nous conduire à faire évoluer nos modes de production et de consommation, et plus globalement nos modes de vie, à l’échelle individuelle et collective.

Une réelle aspiration

Depuis quelques années, les enquêtes menées par ­l’ADEME et ses partenaires révèlent un désir croissant pour une consommation plus responsable et une aspiration à repenser nos modèles économiques. Les Français expriment avec constance une forte sensibilité aux enjeux environnementaux et ils sont aujourd’hui 58 %1 à penser qu’il faudra modifier nos modes de vie pour faire face au changement climatique. Selon une autre enquête4, 88 % des Français pensent que l’on vit dans une société qui nous pousse à acheter sans cesse et 83 % des Français souhaiteraient vivre dans une société où la consommation prend moins de place. Selon eux, il faudrait réduire plus globalement la consommation et supprimer le superflu pour consommer de manière responsable. En outre, 74 % des Français considèrent qu’acheter des produits dont on n’a pas besoin est une forme de gaspillage5. La question des besoins est au cœur de la notion de sobriété et s’oppose à l’idée de surconsommation. Pour les Français, surconsommer, c’est avant tout « acheter des produits sans me demander si j’en ai besoin » (35 %) puis « acheter des quantités supérieures à mes besoins » (30 %)4. À la sortie du premier confinement, les Français étaient plus nombreux à vouloir « consommer moins » (37 %, + 7 points entre janvier et mai 2020)14. Le désir d’un « monde d’après » était d’ailleurs fortement présent dans le débat public6.

Une aspiration qui peine cependant à se traduire en actes

En 2021, 61 % des Français déclarent avoir changé certaines de leurs pratiques au quotidien pour réduire l’impact de leur consommation4. Après avoir suivi une hausse régulière jusqu’à 67 % en 2019, ce chiffre marque une inflexion cette année, effet de la crise ou tendance à la baisse ? D’après le baromètre annuel de l’ADEME sur les Français et le changement climatique réalisé en 20201 :

• Près d’un Français sur deux (48 %) déclare « consommer moins » (stable) et ce chiffre pourrait être supérieur car 32 % déclarent qu’ils pourraient le faire facilement.

• 39 % déclarent « choisir des produits ayant moins d’impacts sur l’environnement (écolabels) » et 45 % « choisir des produits avec peu d’emballage », chiffres plutôt en hausse depuis quelques années. Ces pratiques pourraient aujourd’hui se développer davantage car 43 % déclarent qu’ils pourraient « choisir des produits ayant moins d’impacts sur l’environnement » facilement, et 39 % qu’ils pourraient « choisir des produits avec peu d’emballage » facilement.

• Ils sont par ailleurs 55 % à déclarer « acheter des produits locaux » (en hausse de 3 points par rapport à 2019), et seuls 15 % déclarent qu’ils ne pourraient pas le faire ou difficilement.

• Les pratiques de déplacement alternatives à la voiture sont plus compliquées à adopter. Seulement 36 % déclarent « se déplacer à pied ou à vélo plutôt qu’en voiture ». 23 % ne pourraient pas le faire, et 19 % difficilement.

• « Ne plus prendre l’avion pour ses loisirs » gagne du terrain (43 % des sondés le font déjà, chiffre en hausse de de 7 points depuis 2018).

Un paradoxe révélé

Malgré une sensibilité à la sobriété de plus en plus prégnante, une majorité de Français reste très attachée à la consommation : 60 % des Français souhaitent « pouvoir se payer plus souvent des choses qui leur font envie »7 et 35 % déclarent « céder facilement à la tentation » lors de leurs achats5. 17 % déclarent ne pas vouloir « renoncer à leurs plaisirs »4 (top 3 des principales raisons pour ne pas consommer de façon plus responsable). On relève ainsi un paradoxe fort entre des aspirations croissantes à un autre modèle de société remettant en cause le système économique actuel, et des pratiques qui restent largement ancrées dans un modèle consumériste.

Pourtant, 52 % des Français pensent qu’il faut sortir du mythe de la croissance infinie et revoir complètement notre modèle économique4. Dans un contexte de relance économique visant à sortir de la crise, 55 % des Français souhaiteraient que la priorité du gouvernement soit de soutenir exclusivement les activités préservant l’environnement, la santé et la cohésion sociale1. Des modèles économiques basés sur l’économie de la fonctionnalité8 et de la coopération pourraient répondre à ces aspirations.

Selon les études de l’Obsoco9, les valeurs matérialistes semblent reculer au profit de la réalisation de soi et de nouvelles formes de vivre ensemble10. Ainsi, des démarches pionnières11 de sobriété émergent à l’échelle individuelle et de petits collectifs, et prennent leur essor au niveau territorial.

De premières expérimentations dans les territoires

Dans l’objectif d’adapter les usages aux véritables besoins des concitoyens, de nombreuses collectivités françaises s’engagent dans des démarches de transition où la sobriété joue un rôle important16. Ces démarches peuvent s’appliquer à tous leurs domaines de compétences. En référence à la définition qu’en fait Négawatt, la sobriété dimensionnelle vise à adapter les équipements et infrastructures aux besoins réels des usagers ; la sobriété structurelle rationalise la consommation d’espace ; la sobriété d’usage veille à une juste utilisation des équipements, tandis que la sobriété conviviale tend à mutualiser les équipements et leur utilisation12.

Pour les collectivités, la sobriété énergétique est souvent le point d’entrée d’une démarche plus large, et l’éclairage public, l’une des premières applications.

Les scénarios de sobriété énergétique menés en 2013 avec le soutien de Virage Énergie à l’échelle du Nord-Pas-de-Calais ont montré que, appliquées aux usages et besoins de la population régionale en matière d’alimentation, d’équipement en biens matériels, de mobilité et d’occupation de bâtiments résidentiels ou tertiaires, des actions de sobriété pouvaient générer des économies d’énergie de 26 % à 40 %13.

Strasbourg : l’exemple de l’habitat participatif

Fondé sur la mutualisation d’espaces et d’équipements, l’habitat participatif est un exemple concret de mode de vie sobre. Souvent portés par des collectifs de citoyens, ces projets d’oasis ou éco-lieux (tels ceux regroupés dans la SCIC Oasis, qui accompagne leur développement avec le soutien de l’ADEME) visent le « mieux vivre ensemble » autour de la coconstruction et la gouvernance partagée. Ce partage de buanderies, ateliers de bricolage, salles de musique, cuisines ou encore chambres d’amis génère des espaces privatisés, dimensionnés au plus juste. La mutualisation d’équipements tels que machines à laver et matériel de bricolage amène une ré-interrogation des besoins individuels ainsi qu’une moindre consommation matérielle.

Densification de l’habitat, nouvelles activités économiques locales, afflux de population jeune et impliquée dans l’animation du territoire… ces formes d’habitat présentent des avantages pour les collectivités qui les accueillent. Aussi certaines collectivités les encouragent, à l’instar de l’Eurométropole de Strasbourg (500 000 habitants), qui a inscrit depuis 2009 sa politique d’habitat participatif dans son programme local de l’habitat, ce qui a permis l’aboutissement de 22 projets, soit 240 logements. La ville réserve du foncier et aide à surmonter les difficultés liées au montage juridique des projets et aux changements de modes opératoires qu’implique ce type d’habitat. La montée en compétences des acteurs – notaires, architectes, bailleurs sociaux, promoteurs – a également permis d’intégrer l’habitat participatif dans des projets portés par des bailleurs sociaux pour toucher un public plus diversifié. L’expérience a contribué à l’inscription dans le cadre de la loi Alur de 2014 d’un cadre juridique pour l’habitat participatif.

Un chef de projet «  sobriété énergétique  » à Grenoble

La ville de Grenoble (160 649 habitants), labellisée « Gold » dans le programme Cit’ergie de l’ADEME, veut réduire les consommations d’énergie de son patrimoine municipal bâti. Pour ce faire, elle a créé un poste de chef de projet sobriété énergétique, et mis en place un ensemble d’actions d’accompagnement et de sensibilisation envers les agents, les associations, les écoles : séances de formation pour les agents, fiches sur les éco-gestes, communication régulière sur l’Intranet de la ville…

Une évaluation de l’impact environnemental des actions mises en place a été instaurée, mesurant une baisse de 5 % des dépenses énergétiques entre 2017 et 2019. Cette action se poursuit avec une opération sobriété lancée avec Grenoble Métropole et l’Agence locale de l’énergie.

La sobriété foncière inscrite dans le SCoT de Lorient

Inscrite dans le schéma de cohérence territoriale (SCoT) de Lorient Agglomération (209 360 habitants), la sobriété foncière fixe un principe de diminution de la consommation d’espace et de limite de l’étalement urbain, qui a été traduit dans 12 plans locaux d’urbanisme (PLU) communaux révisés.

Pour identifier les potentiels de renouvellement urbain de ces communes, l’agglomération a utilisé un SIG (système d’information géographique) permettant de visualiser le potentiel de densification tout en tenant compte de la préservation de la biodiversité et de l’adaptation au changement climatique. Une attention particulière a été portée à la place de la nature en ville, au cœur d’enjeux de bien-être, biodiversité, qualité de vie des habitants et lutte contre l’imperméabilisation des sols. Par ailleurs, le SCoT permet de conditionner les extensions commerciales à la vacance dans les zones commerciales du centre-ville. Un travail de pédagogie pour sensibiliser les élus à ces enjeux de sobriété foncière a été mené.

Des enseignements communs peuvent être tirés de ces différentes expériences. Parmi les facteurs clés de succès : la construction d’un récit positif, la concertation avec les habitants, la nécessité de les amener à s’interroger sur leurs modes de consommation, de déplacement au quotidien et sur les solutions les plus adaptées à leurs besoins, une sensibilisation régulière pour éviter tout essoufflement ou encore la mobilisation de ressources humaines dédiées.

Sobriété : comment aller au-delà des aspirations et des expérimentations ?

Dans les aspirations de nombreux Français comme dans les exemples précédents d’expérimentations territoriales, la sobriété apparaît comme une voie possible pour limiter nos impacts environnementaux. Si l’aspiration à un nouveau modèle de société semble progresser au sein de la population, la question de la sobriété laisse cependant plusieurs questions ouvertes. Dans la mesure où elle passe par une réévaluation des besoins et une distinction entre le superflu et le nécessaire, la sobriété interroge la construction de notre identité et de nos représentations15. L’accès à un certain niveau de consommation garantissant un certain niveau de vie reste cependant une préoccupation largement partagée par nos compatriotes. Depuis près de quarante ans, les Français expriment année après année, « une préférence pour l’augmentation du pouvoir d’achat plutôt que du temps libre »7. Aussi les discours sur la sobriété, entendue non seulement comme pratique de modération individuelle, mais également comme projet de société, font courir le risque qu’apparaisse au sein de notre société un clivage entre une partie de la population prête à assumer – au moins dans les discours – une transformation de son mode de vie pour contribuer à la lutte contre le changement climatique et l’épuisement des ressources, et une autre partie pour laquelle atteindre un meilleur niveau de vie matériel reste un objectif prioritaire. Le lien entre sobriété et qualité de vie, santé, convivialité et bien-être reste donc à mettre en évidence pour une partie de la population. Il est ainsi essentiel de documenter les impacts et co-bénéfices des démarches de sobriété ainsi que les transformations organisationnelles, sociales et bien évidemment économiques nécessaires pour construire d’autres formes de scénarios de « vie future » et d’imaginaires collectifs.

1. Baromètre ADEME, Les représentations sociales du changement climatique, juillet 2020

2. ADEME, Penser la sobriété matérielle, novembre 2020

3. ADEME, Panorama sur la notion de sobriété : définitions, mises en œuvre, enjeux, synthèse, mars 2019

4. Baromètre de la consommation responsable GreenFlex/ADEME, avril 2021

5. Baromètre ADEME, La sensibilité des Français à la prévention des déchets et au gaspillage, édition 2019

6. ADEME, Le monde d’après : quelles propositions ? Février 2021

7. Conditions de vie et aspirations Flash Covid-19, Credoc, mai 2020

8. Avis de l’ADEME sur l’économie de la fonctionnalité, janvier 2019

9. Obsoco/ADEME, Les perspectives utopiques des Français au temps
du Covid-19, juin 2021

10. Obsoco, Covid-19 : le jour d’après, juillet 2020

11. agirpourlatransition.ademe.fr/particuliers/actualites/tour-france-ecolieux-serie-denquetes-inedites-ecolieux-a-decouvrir

12. La sobriété énergétique – Pour une société plus juste et plus durable, 2018, www.negawatt.org

13. Scénarios de sobriété énergétique et transformations sociétales,
Virage Énergie, septembre 2013

14. ADEME/Credoc, Sensibilité à l’environnement, relance verte et consentement à l’impôt : les Français sur une lancée écologique, juillet 2020

15. Ce qui interroge également le rôle de la publicité, cf. « La publicité peut-elle devenir un acteur de la transition écologique ? »  

16. ADEME, La sobriété dans les démarches territoriales. État des lieux, besoins, soutiens de l’ADEME