Dans la vallée d’Ossau (Nouvelle-Aquitaine), la station d’Artouste a vu son modèle historique vaciller avec la raréfaction de la neige. Mais au lieu de s’enfermer dans le « tout-ski », elle a engagé une transformation profonde : diversification quatre saisons, bilan carbone complet, réduction des émissions de gaz à effet de serre et nouvelles alliances territoriales. Une stratégie assumée, accompagnée par l’ADEME, pour stabiliser l’économie locale sans aggraver la pression climatique.
Du choc climatique à la remise à plat du modèle
Le constat est sans appel. En trente ans, la fréquentation hivernale d’Artouste a fondu. La baisse régulière et marquée de l’enneigement dans les Pyrénées rend les saisons imprévisibles. « Personne ne peut ignorer le changement climatique » souligne Jean-Christophe Lalanne, directeur général de la Régie d’Artouste. La station, située à 2 000 mètres d’altitude, a donc choisi d’anticiper plutôt que de subir. Dès 2020, elle stoppe les investissements lourds dédiés à l’hiver, comme le renouvellement du télésiège. « Quand il y a de la neige naturelle, on skie. Mais on ne veut pas compenser par de la neige artificielle. » résume Jean-Christophe Lalanne. Ce choix est structurant. À rebours d’une partie du secteur, Artouste refuse de miser sur les canons à neige. L’objectif est clair : ne pas s’enfermer dans des solutions coûteuses, énergivores et dépendantes d’une ressource en eau sous tension.
Dans les années 1990, la station accueillait en moyenne 80 000 journées skieurs1. L’an dernier, on était à 19 000. On ne peut pas construire une économie sur une telle instabilité. Il nous fallait un modèle qui ne soit plus dépendant de la neige.
Diversifier pour stabiliser
Historiquement, l’activité hivernale représentait 40 % du chiffre d’affaires de la station. Aujourd’hui, c’est le petit train d’Artouste qui fournit 80 % du chiffre d’affaires, suivi par les nouvelles activités mises en place depuis 2019 (mountain kart, vélo, restauration et loisirs de pleine nature) qui représentent 12 à 13 %. Le ski arrive en dernière position avec 7 à 8 % du chiffre d’affaires. « Ce résultat ne s’explique pas par une baisse significative de l’activité ski par rapport aux années précédentes, mais bien par une augmentation de la fréquentation des autres activités » précise Jean-Christophe Lalanne.
Globalement, le poids de l’activité hivernale a donc diminué au profit d’activités réparties sur une saison élargie. La saison dite « d’été » s’étend de début mai à début octobre, soit près de cinq mois d’exploitation continue, au cours desquels environ 170 000 visiteurs sont accueillis.
« La transformation du modèle existant repose sur un plan stratégique élaboré sur deux ans, avec une étude comparative de plusieurs sites touristiques en France et à l’étranger » explique Jean-Christophe Lalanne. Sa mise en œuvre s’inscrit dans une trajectoire de transformation à moyen et long terme sur 10 ans, actuellement en cours. Les principaux défis ? La conduite du changement auprès des professionnels et acteurs du territoire (parfois réticents au début), ainsi que les contraintes environnementales, qui ont été levées grâce à une méthode respectueuse des ressources locales et des usages existants.
Une offre attractive qui monte en puissance
C’est autour de son train emblématique, véritable locomotive économique du site, qu’Artouste a progressivement bâti une offre diversifiée. Les visiteurs peuvent désormais alterner balades panoramiques en train d’altitude, descentes en trottinette électrique ou en VTT, sessions de mountain kart, tyrolienne à virages, ou encore activités nautiques comme le pédalo et le paddle sur le lac de Fabrèges. Deux espaces de restauration complètent l’expérience. À cela s’ajoute une offre de sauna et de bien-être, ainsi qu’un projet de luge sur rail.
Cette stratégie modifie en profondeur les comportements touristiques. « Les touristes n’ont plus le temps de tout faire en une journée. Ils sont obligés de rester au moins une nuit. Ça amène de la richesse sur le territoire » souligne Jean-Christophe Lalanne. La station travaille désormais étroitement avec les socio-professionnels locaux, la commune de Laruns, la vallée d’Ossau, l’Agence départementale du développement touristique des Pyrénées-Atlantiques et le Comité régional du tourisme Nouvelle-Aquitaine. L’objectif : créer du lien et « reconstruire des relations de travail apaisées avec l’ensemble des acteurs du territoire, même s’il y a des points de désaccord sur les choix que nous faisons en termes d’exploitation » précise Jean-Christophe Lalanne. Une dynamique qui séduit au-delà des frontières. « La clientèle espagnole est une de nos cibles avec pour objectif de positionner Artouste comme un îlot de fraîcheur estival » appuie Jean-Christophe Lalanne.
Atténuer en même temps qu’on s’adapte
La diversification ne suffit pas. Artouste engage en parallèle un travail de fond sur ses émissions de gaz à effet de serre. Dès 2019, la station réalise avec le bureau Take Air un bilan carbone complet couvrant les scopes 1, 2 et 3, avec l’accompagnement technique et financier de l’ADEME. Ce diagnostic permet d’identifier les principaux postes d’émissions, parmi lesquels le transport et le damage arrivent en tête, suivis des équipements de piste et des remontées mécaniques.
Un calendrier de décarbonation est engagé à partir de 2023. Concrètement, la station a réduit le nombre de dameuses en abandonnant une machine pour ne conserver que deux engins moins énergivores. Elle a également diminué la vitesse de rotation des moteurs des remontées mécaniques, optimisé ses consommations d’eau et d’électricité et veillé à développer prioritairement des activités à faible intensité carbone. Ces efforts doivent permettre une baisse de 20 % de l’impact carbone annuel dès cette année. Il est important de souligner que cette démarche a été initiée avant même la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine et avant les épisodes de sécheresse aiguë de 2021. « On avait déjà la volonté d’économiser l’eau et l’électricité. » souligne Jean-Christophe Lalanne.
De nouveaux emplois et un ancrage renforcé
La transformation du modèle n’a pas détruit l’emploi local. Elle l’a redessiné. « La diversification a généré environ une dizaine d’emplois équivalents temps plein à l’année. Ces postes concernent notamment la mécanique liée à la location de vélos et de mountain kart, l’entretien des pistes et des itinéraires, ainsi que les équipes de restauration et de bien-être » indique Jean-Christophe Lalanne. La station ne se définit plus uniquement comme un domaine skiable, mais comme une destination de montagne multi-activités, familiale et panoramique, notamment face au pic du Midi d’Ossau.
Une transition en construction
Artouste est en pleine transformation. La station se donne cinq à dix ans pour stabiliser définitivement ce modèle hybride, combinant adaptation au changement climatique et atténuation des émissions. « Il nous fallait des outils. L’ADEME nous en a proposé. On est en train de construire quelque chose. Nous sommes sur la bonne voie. » conclut Jean-Christophe Lalanne.
1 : Une « journée skieur » désigne une personne qui utilise le domaine skiable pendant une journée. Si cette personne l’utilise 5 jours, cela fait 5 « journées skieur ».