La Guadeloupe est une Zone Non Interconnectée (ZNI), ce qui signifie qu’elle doit produire sur place l’électricité qu’elle consomme. Or, aujourd’hui, une grande partie de cette électricité est encore produite à partir de combustibles fossiles importés. Cette situation pose une question centrale pour l’avenir du territoire : comment atteindre l’autonomie énergétique visée par la loi, et ainsi produire d’ici 2050 son électricité presque exclusivement à partir de ressources renouvelables locales, tout en garantissant un coût maîtrisé et un réseau stable ? C’est à cette question que propose de répondre l’étude prospective menée par l’ADEME.
Une électricité encore largement fossile, mais en transition
En 2023, environ 65 % de l’électricité produite en Guadeloupe provenait de combustibles fossiles, principalement du fioul et du charbon. Le reste était issu des énergies renouvelables : solaire photovoltaïque, éolien, hydraulique, géothermie et biomasse. Depuis 2025, un tournant important a toutefois été franchi avec la conversion à la biomasse de la dernière centrale charbon. La part des énergies fossiles est ainsi désormais estimée autour de 50 %. En clair : la transition est engagée, mais elle reste incomplète.
Cette dépendance aux importations expose le territoire aux fluctuations des prix internationaux tout en générant des émissions élevées de gaz à effet de serre. La loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte fixe aux Zones Non Interconnectées (c’est-à-dire aux territoires insulaires non reliés au réseau continental) un objectif d’autonomie énergétique. Pour la plupart d’entre elles, l’échéance est 2030 ; pour la Corse, 2050. C’est dans ce contexte que l’ADEME a lancé une étude approfondie. « Notre rôle n’est pas de remplacer les documents de planification comme la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE), mais d’éclairer les décideurs sur ce que signifie et ce qu’implique concrètement un système électrique autonome et 100 % renouvelable en 2050 » explique Yvonnick Durand, coordinateur transition énergétique des ZNI à l’ADEME.
Les potentiels d’énergies renouvelables disponibles en Guadeloupe permettent d’atteindre un niveau d’autonomie très élevé dans des conditions économiques compétitives par rapport à la situation actuelle.
Comment a été menée l’étude ?
Les équipes ont travaillé en trois grandes étapes.
- La première étape a consisté à rassembler et analyser l’ensemble des données nécessaires : évolution démographique, activité économique, consommation électrique par secteur, données météorologiques, état du réseau existant et potentiel des différentes énergies renouvelables.
À partir de ces éléments, une trajectoire de consommation électrique dite « tendancielle » a été construite. Elle représente l’évolution probable du système si l’on poursuit les tendances actuelles, sans accélération majeure de la transition. Cette trajectoire intègre notamment l’électrification croissante des usages, en particulier le développement des véhicules électriques. La demande annuelle d’électricité pourrait ainsi atteindre près de 1,8 TWh en 2050, hors pertes réseau. Ce qui correspond à la consommation annuelle de 358 000 habitants. Malgré l’essor attendu de nouveaux usages électriques, la progression reste contenue grâce aux actions de maîtrise de la demande en énergie. Ce scénario tendanciel montre toutefois que, sans politique volontariste supplémentaire, l’autonomie énergétique ne serait pas atteinte à l’horizon 2050. - La deuxième étape a étudié un modèle d’optimisation technico-économique. Concrètement, ce modèle cherche la meilleure combinaison possible d’installations (centrales solaires, éoliennes, géothermie, biomasse, batteries) permettant d’atteindre les objectifs fixés, tout en garantissant la stabilité du réseau et en minimisant le coût global du système électrique. À chaque instant, la production doit égaler la consommation. Si ce n’est pas le cas, le réseau devient instable. Le système doit donc respecter un critère de sécurité strict : les défaillances (pouvant aller jusqu’aux coupures ou délestages) liées à un déséquilibre entre offre et demande ne doivent pas dépasser en moyenne deux heures de délestage par an. Autre exigence, le réseau doit rester stable même si une centrale importante cesse brutalement de fonctionner.
- Enfin, la troisième étape a testé la solidité des scénarios retenus. Les simulations ont été réalisées sur 69 années météorologiques reconstituées, avec 10 scénarios d’aléas de production par année météo. Cela signifie que le modèle a fait fonctionner le système électrique selon 690 combinaisons différentes de production d’électricité afin de vérifier qu’il reste fiable aussi bien lors d’années favorables que lors d’années particulièrement défavorables tout en tenant compte des indisponibilités aléatoires des moyens de production.
Des ressources renouvelables importantes
La Guadeloupe dispose de potentiels significatifs. Le photovoltaïque constitue le principal gisement, avec environ 1 000 MW mobilisables d’ici 2050, qu’il s’agisse d’installations en toiture, d’ombrières de parking, d’agrivoltaïsme ou de centrales au sol. À titre de comparaison, ce potentiel représente environ quatre fois la puissance appelée aujourd’hui lors des pics de consommation en Guadeloupe. L’éolien terrestre, plus contraint par le foncier et l’acceptabilité locale, représente environ 130 MW de potentiel exploitable après prise en compte des contraintes techniques et environnementales. Particularité notable en Guadeloupe, la géothermie électrogène (exploitée à Bouillante) constitue une ressource renouvelable locale capable de produire de l’électricité en continu, indépendamment des conditions météorologiques. Mise à disposition possible dès 2030 avec un potentiel estimé entre 75 et 90 MW à l’horizon 2050 selon les scénarios étudiés.
Quatre scénarios de transition
Sur la base de la trajectoire de consommation tendancielle, l’étude explore quatre scénarios possibles. Deux objectifs sont analysés : atteindre 100 % d’électricité renouvelable et atteindre l’autonomie électrique totale, c’est-à-dire ne plus importer de ressource énergétique. Dans ce contexte, deux niveaux de mobilisation des ressources sont considérés. Les potentiels dits « favorables » correspondent aux installations les plus faciles à développer, sans contraintes majeures. Les potentiels « élargis ou sous-compromis » incluent des installations supplémentaires techniquement possibles mais nécessitant davantage d’aménagements ou d’acceptabilité locale.
- Le premier scénario vise 100 % d’électricité renouvelable en mobilisant uniquement les potentiels les plus favorables, et en autorisant l’importation de biomasse ou de biocarburants.
- Le deuxième est identique au premier et vise également 100 % renouvelable, mais en élargissant les potentiels mobilisables.
- Le troisième explore l’autonomie électrique fondée exclusivement sur des ressources locales.
- Enfin, le quatrième scénario vise l’autonomie électrique totale en mobilisant l’ensemble des potentiels nécessaires.
Le scénario 2 : un équilibre optimal
Parmi ces scénarios, le scénario 2 apparaît comme le plus équilibré. Il permet d’atteindre environ 87 % d’autonomie électrique, d’origine 100 % renouvelable. Autrement dit, 87 % de l’électricité produite en 2050 proviendrait de ressources renouvelables locales. Ce scénario présente trois atouts majeurs. Son coût global est comparable, voire inférieur, à celui des autres configurations étudiées. Il garantit un niveau d’autonomie très élevé. Enfin, il nécessite des capacités de stockage nettement plus limitées que les scénarios d’autonomie totale. Il constitue ainsi une trajectoire réaliste vers une autonomie complète.
Le scénario 4 : l’autonomie totale
Atteindre 100 % d’autonomie électrique d’ici 2050 reste techniquement possible. Mais cela suppose un recours massif au stockage. Les besoins atteignent environ 2,2 GWh en 2050. À titre de comparaison, le dernier appel d’offres de la Commission de Régulation de l’Énergie en Guadeloupe a retenu des projets totalisant 64 MWh. L’écart est donc considérable. Pourquoi un tel besoin en stockage ? Parce que la Guadeloupe connaît une saisonnalité marquée. Certaines années sont très sèches, d’autres plus nuageuses ou très pluvieuses. Ces variations affectent simultanément la production solaire, éolienne ou hydraulique. Le stockage permet de sécuriser l’approvisionnement lorsque plusieurs sources sont moins productives en même temps.
Géothermie et biomasse : des piliers essentiels
Ces deux filières jouent un rôle stratégique. La géothermie produit de l’électricité en continu, indépendamment du soleil ou du vent. Elle stabilise ainsi le système en apportant une production constante et pilotable. Quant à la biomasse locale, elle pourrait représenter jusqu’à 10 % du mix électrique dans les deux scénarios d’autonomie. Elle constitue également une réserve mobilisable en cas de besoin, ce qui réduit la pression sur les batteries.
Moins d’importations, plus d’investissements
Aujourd’hui, une part importante des coûts du système électrique provient de l’importation de combustibles fossiles. Dans un système 100 % renouvelable, ces dépenses diminuent au profit d’investissements locaux dans les installations de production et de stockage. « Si l’on prend 2025 comme référence, le coût complet du système 100 % renouvelable en 2050 serait inférieur de 15 à 17 % à celui de 2025 » explique Yvonnick Durand. Par ailleurs, le renforcement du réseau resterait limité grâce à une implantation optimisée des moyens de production et de stockage. « Autrement dit, la transition peut être réalisée sans augmentation des coûts globaux du système » résume Yvonnick Durand.
Un bénéfice climatique net
Les quatre scénarios étudiés permettent de diviser par près de huit les émissions de gaz à effet de serre liées à la production d’électricité. Passer du 100 % renouvelable avec importations à l’autonomie totale permet encore de diviser par deux les émissions résiduelles. « Certes, les équipements renouvelables et les batteries ont une empreinte carbone liée à leur fabrication. Mais celle-ci demeure très inférieure aux émissions liées à la combustion des combustibles fossiles » précise Yvonnick Durand.
Au-delà de la Guadeloupe, des enseignements pour les autres ZNI
Des travaux similaires ont été menés à la Réunion, en Guyane, à Mayotte et en Martinique. Ces études permettront d’alimenter les futurs travaux « Futurs énergétiques ZNI 2050 », réunissant la Direction Générale de l’Énergie et du Climat, EDF Systèmes Énergétiques Insulaires, la Commission de Régulation de l’Énergie, l’ADEME ainsi que les instances locales. La Guadeloupe apparaît ainsi comme un laboratoire grandeur nature des transitions énergétiques insulaires : un territoire où l’autonomie électrique n’est plus un slogan, mais un scénario techniquement modélisé, chiffré et désormais débattu.