Réduire ses émissions de gaz à effet de serre sans sacrifier sa compétitivité : c’est le défi de milliers de PME industrielles. Pour le relever, des opérations collectives s’organisent afin de permettre aux entreprises d’un même territoire ou d’un même secteur, de passer à l’action ensemble. Illustration avec l’association Luberon & Sorgues Entreprendre et ses douze industriels engagés.
La décarbonation des PME industrielles : un enjeu sous-estimé
Quand on évoque la décarbonation de l’industrie, on pense spontanément aux grands sites électro-intensifs, gros consommateurs d’énergie. C’est oublier une autre réalité, plus discrète mais déterminante. « Il y a ce qu’on appelle l’industrie diffuse, les petites et moyennes entreprises, voire les entreprises de taille intermédiaire », rappelle Édouard Fourdrin, qui coordonne le programme PACTE Industrie. Cette industrie diffuse, éparpillée sur le territoire, pèse 90 % des emplois de l’industrie française, elle représente 40 % de ses consommations énergétiques et 36 % de ses émissions de gaz à effet de serre. Un gisement considérable, mais difficile à mobiliser : faute de temps, de compétences internes ou de moyens, ces entreprises sont souvent peu outillées pour structurer seules leur démarche. C’est précisément la vocation du programme PACTE Industrie. Porté par l’ADEME et l’Association technique énergie environnement (ATEE), ce programme financé par les certificats d’économies d’énergie est « une offre de formations et d’études pour aider les industriels à monter en compétence, à gagner en maturité et à faire les bons choix avant d’agir » détaille Édouard Fourdrin. Subventionnées jusqu’à 80 %, ces formations et études sont organisées autour de trois axes : le management de l’énergie, la stratégie de décarbonation et le financement des projets.
Une réponse de terrain : l’opération collective
Dans le Vaucluse, douze industriels de l’association Luberon & Sorgues Entreprendre (LSE) ont choisi d’avancer ensemble, au sein d’une opération collective. Pour Édouard Fourdrin, l’ancrage territorial est un point majeur. « Une opération collective, portée par un acteur territorial, a la capacité et surtout la légitimité de mobiliser les entreprises de son territoire » souligne-t-il. L’association LSE n’est pas née d’hier. « Elle a été créée en 2002 par une poignée d’industriels pour mutualiser la gestion de leurs déchets » retrace Catherine Bézard, coordinatrice de projets mutualisés LSE. Vingt ans plus tard, cette structure fédère au total quelque 200 entreprises du territoire, avec une conviction chevillée au corps : travailler main dans la main, s’entraider et mutualiser des actions quand c’est possible. Si l’association LSE a été retenue par PACTE Industrie, c’est grâce à un terreau patiemment cultivé. Depuis plusieurs années, elle anime avec l’ADEME une démarche d’écologie industrielle et territoriale (EIT) et un groupe industries très actif. « C’est vraiment grâce à cette démarche qu’on a pu être lauréat de PACTE Industrie » souligne Catherine Bézard, avant d’ajouter que « la confiance et l’habitude de travailler ensemble étaient déjà là ».
Un seul mot d’ordre : la coopération
Cette singularité, les membres y tiennent : Luberon & Sorgues Entreprendre n’est pas un réseau d’affaires. « Ce n’est pas un réseau de business, c’est vraiment un réseau de coopération » explique Sophie Kirnidis, qui dirige la manufacture de métallurgie Théus, à Cavaillon. Bertrand Tauzin, directeur de l’usine Rousselot, abonde : « On a un mode de travail plus proche de celui entre collègues qu’entre industriels ». Entre adhérents, il n’y a pas ou peu de relations clients-fournisseurs ou de concurrence, ce qui lève d’emblée les réticences à partager ses problématiques. Un état d’esprit déjà éprouvé trois ans plus tôt, lors d’une étude photovoltaïque mutualisée. Le collectif avait bâti un cahier des charges et une aide à la décision communs, complétés d’une étude individuelle par toiture. « La règle, résume Catherine Bézard, n’a pas changé depuis. On ne va pas mutualiser pour mutualiser. C’est mutualiser pour être plus performant. »
Ce que le collectif rend possible
Le premier apport du collectif est peut-être le plus simple : il aide à franchir le premier pas. « Quand on dirige une boîte, on a 350 sujets à gérer en même temps. Cela devient difficile de prioriser quand et comment se mettre sur chacun » témoigne Sophie Kirnidis. La dynamique de groupe lève ce blocage. « Le premier pas est fait » résume Catherine Bézard. Elle joue aussi un rôle plus psychologique. « Ça peut décomplexer, parce qu’on voit qu’on n’est pas les seuls à en être au début. Ou ça peut être valorisant quand on est plus avancé » souligne Sophie Kirnidis.
Vient ensuite l’allègement de la charge administrative. Dans le cadre de PACTE Industrie, c’est l’association qui gère les dossiers de subvention, les relations avec l’ADEME et les bilans. De son côté, Bertrand Tauzin salue « ce sentiment d’être épaulé par une structure associative et par un collectif ».
Le troisième bénéfice tient au croisement des maturités. Au sein des groupes de travail, « on mixe les entreprises très avancées et celles qui sont en balbutiement, ce qui permet de se nourrir les uns les autres » explique Catherine Bézard. L’exemple du groupe de travail consacré à la norme ISO 50001 est à cet égard éclairant. Il met autour de la même table des acteurs en train de passer la certification et d’autres qui l’ont obtenue il y a dix ans, et qui pourront dire « attention, si j’avais su, je n’aurais pas fait ça ». Pour Bertrand Tauzin, dont l’usine aurait pu mener seule sa démarche, l’enrichissement est réel. « On partage des visions différentes, des maturités différentes. C’est beaucoup plus riche que de se lancer tout seul » souligne-t-il.
Fin mars 2026, l’opération collective LSE comptait 34 accompagnements personnalisés pour 12 entreprises. Avec un panel volontairement divers : des entreprises de 10 à 500 salariés, couvrant la chimie, la santé, la cosmétique, la métallurgie, l’agroalimentaire ou encore l’imprimerie.
Du diagnostic à la concrétisation : l’exemple de l’usine Rousselot
Spécialiste de la gélatine pour l’industrie pharmaceutique, l’usine Rousselot de L’Isle-sur-la-Sorgue illustre bien le chemin parcouru. Le site n’est pas une PME : il appartient à un groupe international. Mais son ancrage local en fait un membre à part entière du collectif. « On vient de terminer l’étude d’opportunité du mix énergétique » explique Bertrand Tauzin. Son intérêt majeur ? Elle permet de produire une feuille de route hiérarchisée. « Nous avons identifié une phase 1, une phase 2, une phase 3, avec des ROI plus intéressants dans les premières phases. Même si on ne démarre pas tout de suite, on a notre liste de courses, notre trajectoire : on sait ce qu’on devra faire » explique Bertrand Tauzin.
Sur le terrain, plusieurs optimisations sont déjà en place. L’usine a déployé des pompes à chaleur pour récupérer la chaleur fatale. « On récupère beaucoup de basses calories pour fabriquer de l’eau chaude, qu’on utilise ensuite pour chauffer nos process » indique Bertrand Tauzin. S’y ajoutent l’optimisation du rendement d’une chaudière gaz, un système de calorifugeage (isolation thermique des tuyauteries, vannes, ballons…) entièrement refait, ainsi que « des petites actions peu coûteuses » mais qui présentent des bénéfices immédiats tels que la chasse aux fuites ou l’ajustement des consignes. Les chantiers les plus lourds, eux, relèvent d’une vision à dix ou vingt ans. L’étude a mis en évidence le potentiel d’une boucle de chaleur fatale à l’échelle du site (13 hectares) pour relier producteurs et utilisateurs de chaleur, ainsi qu’un projet d’électrification des systèmes d’évaporation. « Des ROI de 10, 15, 20 ans : on voit ça comme un enjeu de long terme », précise le directeur. Là encore, le collectif ouvre des portes : un groupe de travail Chaudière électrique permettra de comparer les recherches en cours et une réflexion s’engage (au-delà de PACTE Industrie) sur un réseau de chaleur partagé entre la ville et des entreprises comme Rousselot.
Chez Théus, des premières étapes franchies avec succès
« Dans la métallurgie, le contexte économique est compliqué. Le premier enjeu, c’est la pérennité financière de la boîte, sa compétitivité » rappelle Sophie Kirnidis. Pour autant, le programme PACTE Industrie a proposé à l’entreprise d’équiper sa toiture de panneaux photovoltaïques il y a deux ans et d’atteindre 50 % d’autoconsommation. La manufacture a également travaillé la chasse aux fuites et optimisé ses consignes pour réduire les consommations. « Cela s’est fait grâce à un meilleur pilotage de l’énergie, avec l’aide de notre référent énergie formé PROREFEI » précise Sophie Kirnidis. La planification des prochaines étapes est en cours, avec des investissements plus conséquents à moyen et long terme.
Les coachings financiers pour structurer le financement
Reste le nerf de la guerre. Une fois les solutions identifiées par les études, encore faut-il les financer et les inscrire dans la stratégie financière de l’entreprise. « Il ne suffit pas de faire des études. Ce qu’on veut, c’est que ça se concrétise » résume Angelina Sauvage, en charge du volet financement du programme PACTE Industrie. C’est tout l’objet des coachings financiers. Concrètement, le dispositif décline cinq thématiques, dans lesquelles chaque entreprise pioche selon ses besoins : une analyse technico-économique pour cerner les risques d’un projet ; une analyse financière et extra-financière pour en mesurer la rentabilité ; l’identification des modes de financement et des subventions mobilisables ; la clarification des rôles et responsabilités de chacun dans le montage ; et enfin un volet dédié aux projets collectifs réunissant plusieurs parties prenantes. « Les coachs sont des experts qui ont une double compétence, à la fois sur les sujets de la décarbonation et sur l’expertise financière. Cela permet aux entreprises d’avoir ce regard extérieur pour avancer, et de trouver des solutions auxquelles elles n’auraient peut-être pas pensé, des financements ou des montages parfois un peu complexes, mais qui peuvent les aider à passer ce cap de l’investissement » détaille Angelina Sauvage.
Les bénéfices visés par ces coachings sont concrets : structurer le plan de financement au regard de la situation financière de l’entreprise, visualiser la rentabilité pour arbitrer ses investissements, repérer les subventions disponibles, bâtir un dossier robuste (notamment pour les appels à projets d’aide à l’investissement de l’ADEME), ou encore défendre son projet auprès des banques et des financeurs.
Qu’en attendent les entreprises ?
Trois attentes principales se dégagent. La première : y voir clair avant d’engager des fonds. Les entreprises se disent « j’ai une solution qu’on me propose, mais je ne sais pas par quel bout la prendre » illustre Catherine Bézard. Le coaching aide à creuser la pertinence technique, économique et environnementale du projet et à se positionner sur le retour sur investissement. Pour certaines, « Un ROI à 15 ans, n’est pas intéressant, il l’est davantage à moins de 3 ou 5 ans » résume Catherine Bézard. Deuxième attente, la plus forte : savoir se « vendre » dans un dossier. « Les entreprises ne savent pas le faire » constate la coordinatrice. Le coaching les aide à structurer le contenu, éviter les écueils et valoriser ce qui mérite de l’être. Troisième attente, enfin : donner du poids à la décarbonation dans la stratégie d’investissement.
Ces coachings n’en sont qu’à leurs débuts : une vingtaine sont prévus pour 7 entreprises, avec un démarrage à l’automne 2026. Leurs enseignements viendront nourrir, plus tard, le retour d’expérience du collectif. En attendant, une conviction fait l’unanimité : ce qui est vraiment important, c’est la force du collectif.