Exposé

Aborder la qualité de l’air par le prisme des sciences humaines et sociales

Améliorer la qualité de l’air nécessite de changer les pratiques individuelles. Mieux comprendre les représentations sociales associées à l’air et à ses pollutions et mettre à disposition les outils et informations adaptés sont des leviers indispensables à l’efficacité des politiques publiques.


L’ADEME, dont une des missions est de contribuer à l’amélioration de la qualité de l’air, a été précurseur en mobilisant de longue date non seulement les sciences physiques sur cet enjeu sociétal majeur, mais également les sciences humaines et sociales (SHS). Dès 1995, le programme de recherche PRIMEQUAL copiloté avec le MTECT, dont les derniers projets sont près de s’achever, a proposé un cadre inédit, par sa vocation pluridisciplinaire, favorisant dialogues et collaborations entre ces différentes communautés. Les appels à projets AACT-Air R&D (2013-2019), associant chercheurs et collectivités, ou DIQACC (2018), sur les données individuelles de la qualité de l’air et le changement de comportements, ont également soutenu des projets impliquant les SHS. Depuis 2020, au travers de son unique programme de recherche AQACIA (Amélioration de la qualité de l’air : comprendre, innover, agir), l’ADEME continue à solliciter la communauté SHS sur les problématiques de pollution de l’air. C’est ainsi que près d’une trentaine de projets en sciences humaines et sociales ont été soutenus, principalement sur les questions de perception et de représentation. Après avoir considéré les pollutions de l’air intérieur ou extérieur de façon globale, ils se sont progressivement penchés sur des problématiques plus « sectorielles », comme la mobilité et les transports, ou la combustion de biomasse.

La perception et les représentations qu’ont les personnes de la pollution de l’air

PRIMEQUAL a valorisé en 2009 huit projets retenus lors de son appel à projets sur l’évaluation et la perception de l’exposition à la pollution atmosphérique. Ces derniers ont montré que, si les citoyens appréhendent assez bien les risques sanitaires d’un air pollué, ils ne font pas nécessairement le lien avec leur propre santé, considérant la pollution de l’air comme un problème de santé publique plutôt que comme un risque personnel. Si l’on y ajoute une absence de conscience de leur contribution individuelle à la pollution globale, ils se déclarent peu enclins à modifier leur mode de vie pour améliorer la qualité de l’air, comptant pour cela sur les progrès technologiques et les pouvoirs publics. Obstacle supplémentaire au changement de comportement : un individu pense souvent être moins exposé à la pollution de l’air qu’il ne l’est en réalité, d’une part parce qu’il se base sur ses sens pour évaluer l’état de son environnement, et d’autre part parce que les effets constatables de la pollution ne surviennent que sur le long terme. Aussi est-il souvent surpris des valeurs mesurées par le micro-capteur qui lui est confié dans les projets de l’APR DIQACC (voir article suivant) ou le projet PRIMEQUAL CheckBox. Sa sensibilité à la pollution de l’air peut également être impactée par son état psycho-sociologique. Ainsi, même si la réelle exposition à la pollution n’a pas de lien avec la santé psychologique, il a été observé que l’insatisfaction vis-à-vis de la qualité de l’air du logement peut s’accompagner d’un triplement du risque de dépression.

Les comportements et les actions d’accompagnement au changement

D’autres projets ont investigué les leviers et les résistances au changement de comportement en faveur de la qualité de l’air. Interrogés dans le cadre du projet ARVE-PRE2A, conduit entre 2013 et 2016 dans la vallée de l’Arve avec le soutien de PRIMEQUAL, des possesseurs d’appareils de chauffage au bois non performants se déclarent attachés à leur appareil, peu réceptifs aux arguments incitant à le changer, et sceptiques ou indécis sur les bénéfices des équipements modernes. Pour faciliter la prise de conscience, une expérimentation a été évaluée dans le cadre du projet PRIMEQUAL CheckBox qui vient d’être publié : la mise à disposition accompagnée de microcapteurs. Le projet montre que les citoyens expérimentateurs identifient les sources de pollution et parviennent à mettre en place des actions correctives. S’ils ont bénéficié en complément d’un accompagnement technique et humain, ils sont même devenus des ambassadeurs, voire des lanceurs d’alerte sur les problématiques de pollution de l’air. Le projet AZAP (2011-2015), mené à Lyon et à Villeurbanne sur l’acceptabilité sociale de mesures de restriction d’accès des véhicules les plus polluants aux centres-villes, a quant à lui montré dès 2016 que cette acceptabilité dépend de nombreux critères (catégorie socioprofessionnelle, âge, habitudes de déplacement, attitude vis-à-vis de l’environnement, mais aussi offres de report modal) qui pèsent sur la perception de la légitimité de la décision publique. Une communication associée à sa mise en place est ainsi présentée comme indispensable à son acceptation. Également soutenu par PRIMEQUAL, le projet QAMECS-SHS finalisé en 2022 vient de montrer de son côté que les perceptions positives de l’impact d’une zone à faibles émissions (ZFE) sont les principaux déterminants de leur acceptabilité, et que l’on a une corrélation positive de la motivation autonome (c’est-à-dire, sentiment de plaisir, croyance dans l’utilité et l’importance du report modal) avec des habitudes de mobilité active plus élevées et des intentions de report modal, au contraire de la motivation contrôlée (c’est-à-dire, pression sociale, peur d’être critiqué ou jugé).