L’économie circulaire a longtemps été considérée sous le seul angle du recyclage. Pourtant depuis quelques années, elle se révèle être centrale dans les voies de décarbonation ou encore de réduction de la pression sur les ressources. Elle est ainsi devenue un enjeu stratégique pour la France et ses industries.
Sortir de la dépendance aux importations
Covid-19, guerre en Ukraine, taxes aux frontières, restrictions d’importation de matières… Les crises se succèdent et chacune d’elles s’accompagne de ruptures de stocks, d’allongements des délais de livraison ou de flambées des prix.
La fragilité des chaînes d’approvisionnement en énergie, matières premières, pièces détachées et autres produits finis concerne tous les secteurs, y compris les secteurs stratégiques (santé, défense, etc.) ou indispensables à la transition écologique (fabrication d’éoliennes, rénovation thermique des bâtiments, etc.). Elle est telle que la récente décision de la Chine de restreindre les exportations de certaines terres rares, dont elle possède le quasimonopole de la production, inquiète ses partenaires commerciaux. « Il devient urgent de sécuriser notre accès aux ressources. L’économie circulaire est une solution », assure Raphaël Guastavi, directeur adjoint Économie circulaire de l’ADEME. Les constructeurs automobiles l’ont compris, à l’image de Renault Group qui vient de se doter d’une nouvelle entité, The Future is NEUTRAL, visant à tendre vers une forme de neutralité en ressources en réintégrant des matières en boucle fermée – notamment pour les batteries de véhicules électriques, à partir de véhicules hors d’usage.
Économiser la matière, une question de survie
L’économie circulaire ne peut se résumer au seul recyclage. « Considérer les déchets comme des ressources locales, c’est bien. Mais si les matériaux recyclés servent à fabriquer des objets ou appareils inutiles et jetables, c’est du gaspillage », insiste Raphaël Guastavi.
« Une consommation responsable et une production durable, qui impliquent de questionner nos achats, nos usages et de ne produire que ce qui est nécessaire, restent les meilleurs moyens de limiter les importations » La demande pour certains métaux ou minerais est telle aujourd’hui que, même si de nouvelles filières de recyclage émergent en Europe, elles n’auront pas avant longtemps les capacités de satisfaire tous les besoins.
« Aujourd’hui le risque est d’engager des démarches d’écoconception par des entreprises qui continueraient à produire plus avec seulement une meilleure efficacité matière. Résultat : leurs besoins en ressources resteraient inchangés. Il faut changer de paradigme. À l’ADEME, nous soutenons l’émergence de nouveaux modèles économiques, moins focalisés sur le volume des ventes que sur la qualité du service apporté (à lire dans le reportage). » Michelin commercialise ainsi une solution B to B basée sur le nombre de kilomètres parcourus plutôt que sur la vente des pneus eux-mêmes. Une offre qui ne peut être rentable qu’en limitant le nombre de changements de pneumatiques, donc en concevant des modèles qui durent.
Des filières créatrices d’emplois locaux
L’économie circulaire, c’est aussi allonger la durée de vie d’un produit pour éviter la surconsommation d’équipements neufs, donc de matières et d’énergie.
À l’image du tri et du recyclage, les pratiques de réemploi, de réparation et de reconditionnement prennent aujourd’hui une place stratégique, bien au-delà des seuls équipements intégrant des matériaux critiques. Cela crée aussi de l’emploi local. En témoigne l’usine VoltR, inaugurée à Verrières-en-Anjou en 2023 : une trentaine de salariés y donnent une nouvelle vie aux batteries lithium usagées. Un potentiel important de création de nouveaux emplois est envisagé à l’horizon 2030.
La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (loi AGEC), votée en 2020, a étendu le rôle des filières à responsabilité élargie du producteur (dites « filières REP ») à l’ensemble du cycle de vie des produits. Avec les écocontributions versées par les metteurs sur le marché, ces filières doivent désormais financer autant le traitement des objets en fin de vie que la réparation et le réemploi au travers de fonds dédiés. De plus, elles doivent accompagner les entreprises sur la voie de l’écoconception et de l’incorporation de matières recyclées.
Un moteur de résilience pour les territoires
Avec la valorisation de ressources locales (chanvre, lin, laine, etc.) venant se substituer aux plastiques et autres matières importées, avec la réindustrialisation de la France et l’émergence de nouvelles filières de recyclage, des territoires se renouvellent.
C’est le cas de la région Grand Est et de Grenoble-Alpes Métropole. Sinistrées par les délocalisations des années 2000, elles accueillent les premières installations de collecte et de recyclage des aimants permanents en Europe. Ces alliages métalliques, indispensables au fonctionnement des disques durs et moteurs électriques, dépendent des importations de terres rares. C’est pourquoi leur valorisation a été soutenue par l’ADEME, via l’appel à projets « Objectif recyclage MATières » (ORMAT). Depuis 2023, celui-ci soutient l’industrialisation du recyclage pour six grandes catégories de matériaux : les plastiques, les textiles, les métaux et batteries, le bois, les papiers et cartons, les verres et matériaux minéraux.
Certes, le prix des matériaux recyclés en France peut être plus élevé que celui des matières vierges importées. Mais, pour ceux qui les achètent, « en plus d’être un moyen de gagner en souveraineté, c’est la garantie d’avoir des produits dont l’ensemble de la chaîne de valeur a respecté les normes sociales, sanitaires et environnementales européennes », souligne Raphaël Guastavi.
Une longueur d’avance pour les entreprises
Augmenter la performance environnementale incite à innover et à prendre de l’avance sur la réglementation comme sur la concurrence. Cela aide à gagner en compétitivité.
En se dotant de technologies permettant de produire un acier recyclé à partir de ferrailles, les sidérurgistes pourraient valoriser les déchets métalliques, et la France réduire ses exportations de métaux. La recherche de débouchés pour les matériaux recyclés est aussi source d’innovation. Cela demande des investissements au départ, mais l’adaptation des chaînes de production aux matières recyclées se révèle souvent gagnante, sur le plan des matières et de la consommation énergétique. « Quand la guerre en Ukraine a éclaté, les entreprises qui n’avaient pas encore réduit leurs besoins en énergies et investi dans les renouvelables, ont plus souffert que les autres de la flambée des prix du pétrole et du gaz », rappelle Raphaël Guastavi. Encore faut-il que les clients soient au rendez-vous. « Offre et demande ne peuvent avancer l’une sans l’autre. » C’est tout l’objectif d’outils comme l’Écolabel européen : ils pointent les produits écoconçus et montrent qu’ils ne sont pas forcément plus chers. De la même façon, l’affichage du coût environnemental permettra la mise en lumière des produits les plus performants et l’orientation vers une consommation plus responsable et une production plus durable.