De plus en plus d’acteurs du spectacle vivant, des musées et des arts visuels souhaitent réduire leur impact environnemental. Pourtant, les obstacles restent nombreux. C’est précisément pour les dépasser que l’association Les Augures a créé le Lab Culturrrre Circulaire. Rencontre avec Sylvie Bétard, directrice du Lab.
Dans le cadre du collectif que j’ai cofondé avec trois autres expertes de l’art et de l’économie circulaire, pour conseiller les acteurs de la culture dans leur transition écologique, nous nous sommes rendu compte qu’il manquait un espace d’échange et d’expérimentation, hors projets, pour réfléchir ensemble aux moyens de faire évoluer les pratiques. Le secteur était demandeur. Nous avons donc lancé l’association Les Augures, en 2021. Sur certains sujets, des groupes de travail existaient déjà, de façon informelle. Nous les avons intégrés.
Tout à fait. En 2020, deux enseignants en scénographie, Quentin Rioual et Annabel Vergne, souhaitent voir se développer l’écoconception à tous les niveaux de la chaîne de production artistique. En rejoignant notre association, ils ont pu bénéficier d’une structure pour porter leurs projets et prendre de l’ampleur.
Ce réseau compte aujourd’hui 90 membres, dont de grandes institutions (le Quai Branly, le Louvre, la Comédie française, le Palais des Beaux-Arts de Lille…) mais aussi des professionnels. Avec eux, nous définissons chaque année des sujets bloquants sur lesquels travailler, puis nous nous réunissons régulièrement pour réfléchir à des solutions. L’ADEME nous soutient depuis 2024.
S’il paraît simple de réutiliser des matériaux pour construire de nouveaux spectacles, cela soulève en réalité de nombreux blocages. Le premier d’entre eux est lié à une méconnaissance de la réglementation. Tous les établissements publics ne savent pas par exemple que, depuis la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC), ils ont le droit de donner leur matériel usagé à des structures non lucratives. Certains continuent donc de tout jeter, même si les pratiques sont en amélioration. Nous avons créé une cellule de veille juridique pour diffuser ce type d’informations, utiles à la transition écologique.
Autres freins insoupçonnés au réemploi, la perte de traçabilité sur le traitement anti-feu des matériaux de seconde main (après plusieurs réemplois, difficile de savoir s’ils ont été ignifugés. Or, c’est une condition préalable à leur utilisation dans un spectacle ou un lieu d’exposition). Il y a aussi les questions de droits d’auteurs sur les éléments de décor recyclés. Pour lever ce type d’obstacles, nous produisons des guides, ou rédigeons des exemples-types de contrats (convention de cession de droits d’auteurs, etc.).
Quand ils préparent un événement hors de leurs régions, les organisateurs peuvent avoir des difficultés à trouver des matériaux ou des prestataires locaux (menuisiers, transporteurs, services de lavage des éco-cups, etc.). C’est pourquoi, avec le soutien de Banque des Territoires, de la Région Île-de-France et de la Ville de Paris, nous avons créé une écothèque qui référence, entre autres, tous les acteurs qu’il est possible de solliciter dans chaque territoire. C’est aussi un outil pédagogique pour partager les pratiques responsables des professionnels de la culture, diffuser les travaux de recherche et les expérimentations menés par les membres du Lab. Nous allons organiser dès cette année, et jusqu’en 2030, l’Écothèque Tourrrr, avec une étape dans chaque région, pour faire connaître cette plateforme collaborative et inciter les acteurs concernés à l’enrichir.
Les contraintes opérationnelles ont tendance à prendre le dessus. Les délais sont souvent trop serrés pour que les équipes aient le temps de bien sourcer leurs matériaux. En outre, les producteurs s’attendent à faire des économies avec la seconde main, mais pas à devoir payer les heures supplémentaires passées à trouver, nettoyer ou réparer ces matériaux. Seul le partage d’expériences parvient réellement à les convaincre. Les gens ont besoin de modèles montrant que c’est possible. C’est pourquoi nous recensons des bonnes pratiques dans notre écothèque et invitons chaque mois nos adhérents à des rencontres et des visites inspirantes.
Parmi les initiatives récemment valorisées, celle du Musée des Confluences, à Lyon. Ce dernier organise le devenir des éléments de décor de ses expositions, avant même que celles-ci aient ouvert leurs portes. Un prestataire dédié les inventorie et en diffuse la liste auprès des structures non lucratives locales (lieux de spectacles, centres d’art, etc.). Si ces structures sont intéressées, un camion les leur livrera après démontage. Résultat : une réduction des déchets, sans stockage.
De plus en plus d’artistes et d’institutions s’engagent et intègrent les enjeux écologiques. Même si certains y voient encore une entrave à la création, ils n’auront sans doute bientôt pas le choix : avec le changement climatique et la raréfaction des ressources, le coût des matériaux ne cesse d’augmenter. Miser sur l’économie circulaire, la coopération et la mutualisation devient essentiel face aux coupes budgétaires que subit le secteur culturel. Rappelons que ce dernier, par la création artistique, a aussi un rôle à jouer dans la création des imaginaires désirables et le maintien des liens sociaux, plus que jamais indispensables en temps de crises. Les récits sont au cœur du changement culturel qui doit s’opérer si nous voulons que la société s’engage dans la transition écologique.
4 R dans le Lab Culturrrre Circulaire
Ce sont ceux de l’économie circulaire, bien sûr. Mais, pour l’association, ils signifient aussi « Réduire notre impact », « Rassembler nos énergies », « Repenser nos métiers » et « Réveiller nos imaginaires ».