Aujourd’hui, le secteur de la santé représente environ 8 % des émissions nationales de gaz à effet de serre*, une part qui ne cesse d’augmenter avec la demande croissante de soins et une dépendance marquée aux dispositifs à usage unique. Pourtant, les établissements de santé, souvent perçus comme des acteurs passifs de cette empreinte, deviennent des laboratoires d’innovation pour inverser la tendance. Parmi eux, le CHU de Bordeaux fait figure de pionnier.
Un modèle de transformation globale
Depuis 2008, le CHU de Bordeaux place le développement durable au cœur de son projet d’établissement. En 2025, la transformation écologique est devenue une direction à part entière, pilotée par Floriane Lenoir, directrice, accompagnée par Cécile Andicoéchéa, ingénieure et par une équipe restreinte pluridisciplinaire incluant cadres et médecins. Leur feuille de route 2026-2030, coconstruite avec une soixantaine de professionnels de tous horizons (soignants, logisticiens, chercheurs) s’articule autour de cinq axes stratégiques.
Mettre l’écologie au centre
Le premier axe du CHU vise à placer l’écologie au cœur des décisions afin que d’ici 2030, 100 % des nouveaux projets intègrent une évaluation environnementale dès leur conception et que 30 % des unités soient labellisées « Unités durables ». Ce label, créé en interne et aujourd’hui exporté en Nouvelle-Aquitaine, récompense les services engagés dans des actions concrètes, comme la réduction des déchets, l’optimisation des ressources, l’écoconception des soins et des pratiques, ou la formation des équipes. « Une unité labellisée, c’est une équipe qui a repensé ses pratiques, de la prescription à la gestion des consommables, avec un impact mesurable » souligne Cécile Andicoéchéa
Faire évoluer les soins
Le deuxième axe concerne le développement des soins écoresponsables. Le CHU mise par exemple sur l’éco-prescription, soit le fait de, à efficacité égale, privilégier des alternatives qui impactent moins l’environnement comme la prise d’antalgiques et d’antibiotiques par voie orale plutôt qu’au travers d’une perfusion intraveineuse (4 à 16 fois plus émettrice en carbone) ou encore les inhalateurs à poudre sèche plutôt que les aérosols-doseurs comme la Ventoline pour les affections respiratoires. L’établissement investit aussi la télémédecine et réalise l’analyse du cycle de vie (ACV) des protocoles de soins. « Sur la ponction d’ovocytes, une procédure qui dure environ 15 minutes et émet 12 kg de carbone, nous avons réduit de 30 % les émissions en travaillant sur la taille des champs stériles et la prise des médicaments par voie orale » explique Anne Rullier, copilote du dispositif des Unités durables au CHU.
Adapter les bâtiments pour consommer moins d’énergie
Le troisième axe a pour but de construire un CHU résilient face aux défis climatiques, avec un programme de rénovation qui vise à diminuer de 16 % sa consommation d’énergie et de 15 % sa consommation d’électricité d’ici 2030. « Un réseau de chaleur biomasse sera installé sur le groupe hospitalier sud en partenariat avec Bordeaux Métropole » précise Floriane Lenoir, tandis que des installations solaires (thermiques et photovoltaïques) seront déployées sur les parkings et toitures. La végétalisation des sites est également prévue pour créer des îlots de fraîcheur et renforcer la biodiversité.
Fonctionner de manière plus sobre
Le quatrième axe vise à réduire l’empreinte carbone liée au fonctionnement. « Cela passe par la mobilité, avec l’objectif de faire du vélo le premier mode de déplacement domicile-travail des professionnels, ou encore par l’alimentation, avec une division par deux de la consommation de viande (hors volaille) et une végétalisation de l’offre, labellisée Mon Restau Responsable » détaille Floriane Lenoir. La gestion des déchets est également un enjeu majeur, avec une réduction des DASRI (Déchets d’Activités de Soins à Risques Infectieux) et une valorisation des matériaux utilisés, comme le recyclage du plastique à usage unique, dans le cadre d’un projet pilote soutenu par la Direction générale de l’offre de soins (DGOS, rattachée au Ministère des Solidarités et de la Santé). Enfin, un plan de préservation des ressources en eau est en cours, « en collaboration avec l’Agence de l’eau et la Régie de l’eau Bordeaux Métropole » précise Cécile Andicoéchéa.
Former et sensibiliser
Le cinquième et dernier axe consiste à faire de la prévention un vecteur du concept « Une seule santé » (One health). Ce qui signifie que chaque consultation ou hospitalisation devient une opportunité de sensibilisation aux comportements favorables à la santé et à l’environnement. « Le CHU développe des supports pédagogiques pour les patients et les professionnels et intègre la santé environnementale dans les parcours de soins » précise Floriane Lenoir.
Des résultats concrets
Aujourd’hui, 65 unités sont engagées dans la démarche « Unités durables » et 24 sont déjà labellisées, avec un objectif de 123 d’ici 2030. Plus de 1 500 professionnels ont été formés depuis 2022, grâce à des fresques du climat et des modules spécifiques. Le CHU vise une réduction de 20 000 tonnes de CO₂ d’ici 2030, soit une baisse de 10 % par rapport à 2023. Dans l’un des services de réanimation, l’optimisation des gants à usage unique a permis d’économiser 66 800 gants par an, soit 267 kg de déchets évités et 1,8 tonne de CO₂ économisée, l’équivalent de 9 000 km en voiture. Enfin, le projet « Plastique », soutenu par la DGOS et l’ANAP, à hauteur d’1 million d’euros, vise à optimiser la réutilisation et la valorisation des dispositifs médicaux à usage unique.
Financements et partenariats : une approche collaborative
Le CHU de Bordeaux s’appuie sur des financements externes et des partenariats techniques pour accélérer sa transformation. L’ARS Nouvelle-Aquitaine finance un poste de chargée de mission pour le déploiement régional des « Unités durables », accompagnant 20 établissements. La DGOS soutient le projet « Plastique », tandis que l’ADEME et le Conseil départemental de Gironde cofinancent des installations solaires thermiques. Bordeaux Métropole est un partenaire clé pour le réseau de chaleur biomasse et la mobilité durable. Enfin, l’Agence de l’eau apporte son expertise pour la préservation des ressources en eau et la réduction des micropolluants, comme les antibiotiques. « On tisse une toile avec tous les acteurs locaux. Chaque partenariat apporte soit une expertise, soit un financement, soit les deux » résume Cécile Andicoéchéa.
Quels sont les obstacles à dépasser ?
Les principaux freins pour un établissement de santé sont le manque de temps et le financement des investissements. Les équipes médicales, déjà sous tension, peinent à dégager des ressources pour repenser leurs pratiques. Les petites structures, comme les cliniques ou les EHPAD, ont quant à elles du mal à accéder aux prêts ou aux subventions. Le turnover des équipes complique également la pérennisation des projets. Cependant, plusieurs leviers permettent de s’attaquer à ces obstacles. La formation joue un rôle clé : le CHU de Bordeaux a formé 24 animateurs pour les Fresques du Climat et intègre des modules de transformation écologique dans les parcours de management des cadres de santé. L’engagement des équipes est également un moteur puissant, avec un taux de satisfaction de 80 à 100 % pour les formations liées aux « Unités durables ».
Notre vision, c’est de mettre la responsabilité environnementale au même plan que l’excellence académique et clinique.
Des actions reproductibles
Plusieurs initiatives du CHU de Bordeaux sont déjà dupliquées ou en cours de déploiement ailleurs. Le label « Unités durables », adopté par 12 établissements en Nouvelle-Aquitaine, est étudié par des CHU à Strasbourg, Lille et même à l’étranger en Suisse, Belgique et au Canada. La toilette éco-conçue, qui est une action à fort impact dans les « Unités durables », est mise en place dans un EHPAD de Bayonne où elle a généré 17 000 € d’économies annuelles grâce à la réduction du linge et des coûts de blanchisserie, avec un gain de 3 900 m³ d’eau par an. « C’est une toilette adaptée au besoin du patient. Le juste nécessaire est apporté en chambre en se posant les questions suivantes : le patient a-t-il son propre nécessaire de toilette ? Quand ces draps ont-ils été changés pour la dernière fois ? En complément, l’usage de bassines plus petites permet de réduire les consommations d’eau et d’éviter du gaspillage » détaille Cécile Andicoéchéa.
Enfin, la médecine intégrative, avec des techniques non médicamenteuses comme les casques de réalité virtuelle ou les chariots Zen pour gérer la douleur et réduire l’anxiété, permet de réduire les prescriptions de psychotropes avec des économies de 14 000 € par an dans un EHPAD de la région.
Le secteur de la santé a un rôle clé à jouer. Il peut montrer que la transition écologique et la qualité des soins ne sont pas antagonistes, mais complémentaires.
Et l’ADEME dans tout ça ?
Pour l’ADEME, la priorité reste de soutenir les établissements dans leur stratégie de décarbonation. Cela passe par des appels à projets comme ORENO, dédié à la rénovation énergétique des bâtiments (incluant les établissements de santé), des dispositifs de conseil comme le réseau Pensez Climat Santé et des partenariats avec les acteurs de la santé (ANAP, ARS, ministères) pour intégrer l’écologie dans les référentiels cliniques.
*Source : Rapport « Décarboner la santé pour soigner durablement » du Shift Project publié en 2023