À quoi ressemblera mon territoire dans une France qui aura atteint la neutralité carbone en 2050 ? Et comment peut-il contribuer à l’atteinte de cet objectif national tout en améliorant sa qualité de vie ? Explorer les futurs possibles aide les élus à choisir le scénario le plus désirable et à définir une stratégie pour y arriver.
Explorer, c’est ce qu’ont fait six collectivités de Nouvelle-Aquitaine en 2023-2024. Pendant dix-huit mois, avec l’appui technique de la direction régionale de l’ADEME, les Communautés d’agglomération de Pau, La Rochelle et du Pays basque, la Communauté urbaine du Grand Poitiers, la Communauté de communes de l’île d’Oléron et Bordeaux Métropole ont participé à un travail original de prospective. Les élus devaient projeter leurs territoires dans les quatre scénarios nationaux Transition(s) 2050 explorés par l’ADEME en 2021. Ces derniers, très contrastés, montraient qu’il n’y avait pas une, mais plusieurs trajectoires possibles. Le premier, « Génération frugale », poussait à son maximum le curseur de la sobriété. Le deuxième,« Coopérations territoriales », optait pour une association entre sobriété et mutualisation des ressources. Le troisième, « Technologies vertes », s’appuyait en priorité sur les technologies de décarbonation et l’efficacité énergétique pour atteindre la neutralité carbone. Et le quatrième, « Pari réparateur », misait sur l’émergence de nouvelles technologies pour très peu changer nos modes de vie.
Besoin de territorialisation
Quand ces scénarios ont été publiés, les directions régionales de l’ADEME avaient été chargées de les présenter aux collectivités. « Les élus se sont montrés très intéressés. Ils ont vite compris que se projeter à long terme pouvait éclairer leurs choix d’aujourd’hui. Mais ils ont aussi été nombreux à nous dire qu’il leur manquait une brique d’appropriation locale, se souvient Quentin Houssin, référent régional prospective de l’ADEME en Nouvelle-Aquitaine. Ils avaient besoin qu’on les aide à voir ce que cela donnerait dans leurs contextes. C’est pourquoi nous avons eu l’idée de ce travail prospectif. »
La méthode expérimentée comportait quatre phases. Tout d’abord, une journée collective de formation, avec des ateliers ludiques, visait à aider les élus à s’approprier les scénarios de l’ADEME. Dans un second temps, ils devaient, au sein de chaque collectivité, réfléchir à la manière dont ces trajectoires pouvaient se traduire dans leurs territoires, avec leurs enjeux, spécificités et dynamiques locales. Ils devaient en débattre, puis choisir le chemin le plus désirable. « Étonnamment, dans toutes les intercommunalités participantes, quelle que soit la couleur politique, ce sont les deux premiers scénarios, centrés sur la sobriété et la coopération, qui ont été plébiscités », note Quentin Houssin. En les analysant de plus près, les élus se sont rendu compte que, si les trajectoires 3 et 4 étaient plus faciles à mettre en oeuvre, elles présentaient plus de risques, car elles accentuaient la pression sur des ressources limitées ou misaient sur des technologies encore incertaines.
A contrario, les élus ont pris conscience des cobénéfices que pouvait avoir la sobriété sur la santé, la cohésion sociale, la solidarité, la création d’emplois, la revitalisation des centres-bourgs, etc.
La troisième phase du programme a consisté à mettre en récits, dans chaque collectivité, le scénario du futur le plus plébiscité, de manière à rendre concret le chemin pour y parvenir. « L’idée était de libérer l’imagination des élus, de voir plus loin que les freins actuels, les chiffres et les postures politiciennes. À la fin, ils devaient pouvoir se dire “si on veut, on peut” », explique Quentin Houssin. Venait enfin la phase d’application : les résultats de ces réflexions devaient influer les politiques locales.
Le défi de la mise en action
Parmi les EPCI participants, certains avaient déjà renouvelé leur Plan climat-air-énergie territorial (PCAET) au lancement de l’expérimentation. La prospective leur a surtout permis de confirmer leurs choix et de donner à voir concrètement ce à quoi pourra ressembler leur territoire une fois que la stratégie aura été mise en oeuvre. À l’île d’Oléron, deux artistes locaux ont ainsi été chargés de mettre en scène ce futur sous la forme d’une BD publiée dans le magazine local. Le ton ludique de leurs planches aide à faire comprendre, par exemple, pourquoi l’urbanisme local doit évoluer pour anticiper le recul du trait de côte.
D’autres collectivités étaient en pleine révision de leur PCAET. Les élus de la Communauté urbaine du Grand Poitiers ont ainsi requestionné chacune des actions qu’ils avaient envisagées, de manière qu’elles soient toutes alignées avec l’esprit du scénario 2, celui qu’ils ont choisi. Résultats : le plan adopté par la collectivité en juin 2025 est plus ambitieux, notamment en termes de réduction de la consommation de ressources (énergie, eau, matériaux, foncier, etc.), que la version initiale. Il a aussi plus de chance de donner des résultats rapidement.
« Avoir une vision stratégique, transversale et cohérente du futur évite en effet de perdre du temps et de l’argent en actions dispersées, qui ne vont pas toutes dans le même sens », explique Quentin Houssin. Restait une difficulté : enclencher une dynamique locale. Cela demande de prendre le temps d’expliquer, de débattre, de convaincre. À la Communauté urbaine du Grand Poitiers, le choix a été fait d’impliquer des citoyens, des entreprises et d’autres parties prenantes du territoire dès la phase de mise en récits. Par groupe, ils devaient imaginer et raconter la vie de différents personnages en 2050, de façon positive, en tenant compte des impacts du changement climatique ainsi que des mesures qui pourraient être prises pour les atténuer et s’y adapter (végétalisation, transport en commun…).
Avec une vision partagée d’un futur désirable, construite collectivement, il a été plus facile pour eux d’accepter des décisions jugées aujourd’hui difficiles (restriction des véhicules polluants, etc.), et de travailler ensemble à leur réussite.
Transition(s) 2050, saison 2 : bientôt de nouveaux scénarios prospectifs !
Dans le cadre de l’actualisation des scénarios Transition(s) 2050, dont la saison 2 sera publiée fin 2026, l’ADEME a proposé un travail similaire à six autres collectivités reflétant la diversité des territoires hexagonaux (climat, densité, situation géographique, etc.). Parmi elles, la Communauté de communes Pays d’Évian-Vallée d’Abondance. « Après avoir travaillé en priorité sur la réduction de nos impacts, il nous paraît maintenant évident d’aborder l’adaptation au changement climatique. Ce projet nous en donne l’opportunité, se réjouit Cécile Motte, directrice générale des services de cette collectivité de moyenne montagne. Nous aimerions faire un focus sur une station de ski emblématique de la moyenne montagne, avec des scénarios capables d’inspirer les sites touristiques similaires. Les premiers échanges ont déjà fait remonter plusieurs questions, par exemple celle de la ressource en eau, dont dépendent nos principales activités économiques (production d’eau minérale, agriculture, tourisme…). » La prospective permet de recentrer le débat sur ce type d’enjeux essentiels pour un territoire et d’amener les acteurs locaux à requestionner leurs modèles.