Cofondateur de l’association Les Greniers d’Abondance, Félix Lallemand alerte sur la vulnérabilité de notre système agroalimentaire face au dérèglement climatique et à l’épuisement des ressources. Afin d’anticiper les crises et de satisfaire les besoins humains, il plaide pour des transformations globales, planifiées et tempérées par la préoccupation de réduire au maximum leur coût social.
Pas d’événement fondateur ni de révélation subite. Chez Félix Lallemand, l’intérêt pour les questions posées par l’organisation du système alimentaire s’est éveillé progressivement. Étudiant en biologie, il découvre les impacts du dérèglement climatique sur la biodiversité. Les discussions avec ses amis prolongent les cours. Les lectures s’accumulent et l’inquiétude se fait boussole. Titulaire d’un doctorat, le jeune homme aurait pu choisir le confort relatif de la recherche académique. Mais il a en tête de « faire passerelle vers l’action publique. » Au point de rencontre entre sa passion pour l’écologie et son attrait pour le monde agricole – qui allait un jour le conduire à embrasser le métier d’éleveur, mais n’anticipons pas –, une évidence surgit : l’alimentation est l’une des principales vulnérabilités sociales, encore sous les radars médiatiques et pourtant bien réelle. Comment faire pour nourrir durablement et sainement les populations dans le monde chamboulé qui est le nôtre ?
En 2018, Félix fonde avec un ami Les Greniers d’Abondance. Le premier projet mis en route est ambitieux. Il s’agit d’explorer la littérature scientifique sur les différents maillons du système alimentaire pour dresser un « état de l’art » systémique, depuis la fabrication des engrais jusqu’à la gestion des déchets. « Jusqu’alors, ces thèmes étaient plutôt traités isolément alors qu’ils sont étroitement corrélés. » À la veille des élections municipales de 2020, le rapport est prêt. Moment opportun, d’autant que la pandémie agit comme une caisse de résonance : pénuries, tensions logistiques, dépendances invisibles deviennent palpables.
Sans moyens importants, l’association diffuse son travail à la force de son réseau et en surfant sur le bouche-à-oreille. Un second rapport, en 2022, élargit la focale à l’échelle nationale et européenne, en s’emparant de sujets comme la politique agricole commune ou les accords commerciaux. Les propositions des Greniers d’Abondance trouvent une audience. Des élus locaux, des partis politiques, des acteurs institutionnels reprennent leur cadre d’analyse.
Transformation et distribution au coeur des enjeux
Solidement étayé, le postulat des Greniers d’Abondance tient en quelques mots : les conditions historiques qui ont permis à notre modèle agricole de prospérer ne sont plus garanties et, faute d’une adaptation forte, nous risquons de voir la sécurité alimentaire se dégrader. D’où l’appel à relocaliser les systèmes et à réduire les dépendances critiques – aux énergies fossiles, aux engrais minéraux et à la ressource en eau.
Reste à convertir ces constats en leviers opérationnels. Pour inciter les collectivités à passer à l’action, l’association a développé avec plusieurs partenaires et financeurs, dont l’ADEME, la plateforme Territoires fertiles. L’outil propose des données localisées et actualisées, des décryptages thématiques, des argumentaires nourris par des histoires inspirantes : de quoi réfléchir à l’élaboration de stratégies alimentaires à l’échelle territoriale.
Dans les échanges entre Félix et les élus qui le sollicitent, la transformation et la distribution des denrées font souvent figure d’angle mort. C’est qu’entre le champ et l’assiette, les flux se sont peu à peu complexifiés, industrialisés et éloignés des territoires producteurs. L’initiative de la Communauté d’agglomération Grand Angoulême illustre une alternative possible. Déjà engagée sur l’amélioration de la restauration collective, la collectivité a entrepris de travailler sur un programme associant évolution des pratiques agricoles et reconfiguration des schémas logistiques, de manière à rapprocher exploitants, industriels et consommateurs. « L’enjeu est de retrouver une cohérence territoriale : le chantier est complexe, mais il ouvre des perspectives très concrètes. »
La résilience cesse alors d’être un mot-valise pour devenir une méthode d’organisation applicable à d’autres problématiques. Parmi elles, l’élevage occupe une place centrale. « L’essentiel des terres qui pourraient nourrir les êtres humains sert à nourrir des animaux, avec un rendement énergétique faible et une allocation des ressources peu optimisée. Cela pourrait devenir un problème dans un monde sous contrainte. » En France, la décrue du cheptel est déjà amorcée, souvent dans la douleur. Faut-il la subir ou la planifier ? Les Greniers d’Abondance préconisent l’anticipation, avec accompagnement public et contreparties sociales. « C’est souvent quand on escamote les sujets sensibles que les oppositions se cristallisent et que l’immobilisme l’emporte », remarque Félix.
Le voeu d’un cadre national clair et engagé
Depuis quelques mois, Félix est installé sur 120 hectares à Bouvron, en Loire-Atlantique. Il élève 80 vaches laitières dont il envisage de réduire le nombre, prévoit de développer des cultures destinées à l’alimentation humaine et de transformer une partie du lait en fromage pour le vendre en circuit court. « J’aimerais mettre en pratique, à mon échelle, ce que nous recommandons dans le cadre de l’association. »
Dire la vérité sur notre vulnérabilité alimentaire, ce n’est pas être catastrophiste : c’est se donner une chance d’agir avec un impact positif.
Pour autant, le jeune homme ne se pose pas en modèle, conscient que les verrous qui empêchent notamment le développement massif de l’agroécologie dépassent de loin les possibilités d’action d’un agriculteur. À ses yeux, seul un cadre national clair, porté par les services de l’État, peut donner corps à la réorganisation agricole. « Sans vision d’ensemble, les initiatives individuelles risquent de rester isolées. »
Huit ans après son acte pionnier, Félix ne revendique aucune victoire. Mais il constate que la résilience alimentaire s’invite régulièrement dans le débat public. Et dans les territoires qui osent expérimenter, elle prend déjà racine.