Rencontre

« Structurer la filière est aujourd’hui une priorité »

La recherche permet de mieux comprendre la production géothermique profonde dans sa complexité et tout au long de son cycle de vie. Néanmoins, de nombreux sujets nécessitent encore d’être explorés, notamment si la France veut tenir les objectifs ambitieux fixés dans la PPE. Le point avec Albert Genter, directeur général adjoint d’Électricité de Strasbourg (ES) Géothermie et Philippe Laplaige, conseiller expert au service Réseaux et énergies renouvelables de l’ADEME.

Électricité de Strasbourg (ES) et l’ADEME travaillent ensemble de longue date sur la géothermie profonde. En quoi consiste cette collaboration ?
Albert Genter

Notre partenariat est historique et ma propre thèse a été financée par l’ADEME ! Cette longue collaboration nous a aidés à comprendre le cycle de vie d’une exploitation de géothermie, du concept jusqu’à son exploration. Chaque projet est conçu pour durer de vingt à vingt-cinq ans, d’où l’intérêt de questionner la vie longue du système. L’ADEME nous incite par ailleurs à prendre en compte les enjeux environnementaux, à quantifier les émissions de CO2 générées par une centrale et, de façon plus générale, à penser l’installation dans sa globalité. Nous avons également mené ensemble des études innovantes sur l’acceptabilité sociale de la géothermie en France à une époque (dès 2012) où ces questions n’étaient pas encore investiguées. Actuellement, nous travaillons sur un projet de recherche dont l’objectif est double : il vise à mieux comprendre la vie d’un réservoir géothermique (notamment afin de pérenniser notre ressource), mais aussi à établir si le lithium contenu dans les eaux que nous exploitons peut être extrait et devenir une ressource à part entière. L’ADEME nous accompagne donc sur des sujets géothermiques, mais également sur des questions connexes.

Selon vous, quels sont les prochains enjeux de recherche prioritaires à investiguer en géothermie ?
Philippe Laplaige

Il s’agit principalement de mieux appréhender les ressources géothermales, leur caractérisation, leur évolution dans le sous-sol, la façon dont y accède, leur gestion, etc. Dans le cadre de notre dernier APR, nous soutenons trois projets de recherche : l’un d’eux porte sur la mise en œuvre d’une méthode d’exploration innovante qui s’appuie sur des savoir-faire issus de l’industrie pétrolière ; un autre cherche les moyens d’optimiser la productivité d’un puits géothermique ; le troisième projet vise à développer des solutions pour réduire le colmatage de puits exploitant un certain type de ressource. Mais les verrous à lever ne sont pas tous techniques. Nous travaillons également à améliorer l’organisation de la filière afin de permettre à ses acteurs (je pense notamment aux établissements publics de recherche, aux universités, aux opérateurs privés, aux sociétés d’ingénierie du sous-sol, etc.) de collaborer de façon plus efficace. Pour ce faire, nous lançons la révision d’une feuille de route qui abordera l’ensemble des thématiques liées à la géothermie.

A. G. 

D’autres verrous sont liés aux nouvelles typologies de réservoirs : de son côté, ES s’intéresse à de nouvelles technologies et nous réfléchissons aux moyens de mieux connaître ces réservoirs innovants. Nos recherches sont en partie liées à des enjeux économiques : la demande énergétique étant appelée à augmenter, les opérateurs devront aller chercher la chaleur contenue dans des ressources moins profondes que celles que nous explorons actuellement (de l’ordre de 3 000 mètres de profondeur) afin de ­récupérer des calories utiles à de nouveaux usages. Ce sont donc toutes ces inconnues qu’il nous faut explorer.

Peut-on mesurer les impacts de la géothermie ?
A. G. 

Nous avons quantifié les émissions de CO2 de notre centrale et elles sont particulièrement faibles : la géothermie apparaît donc comme une solution énergétique favorable bas carbone. Outre l’impact environnemental, nous notons un impact lié aux usages : jusqu’à récemment, ES était le seul opérateur à travailler sur ce sujet en Alsace du Nord. Puis, d’autres entreprises ont posé des permis et nous évoluons donc dans un contexte concurrentiel. À l’avenir, nous devrons donc procéder comme les opérateurs le font dans le Bassin parisien : nous devrons nous assurer que chaque nouveau projet n’impacte pas celui d’une autre entreprise, nous devrons surveiller les potentiels problèmes d’interférence hydrogéologique ou hydromécanique (par exemple, si un séisme se produit, nous devrons être capables de dire quel acteur en est à l’origine, ce qui est déterminant en termes de responsabilité assurantielle) ; nous devrons également être sûrs que la ressource exploitée n’est pas en interaction avec celle de nos concurrents.

Quelles opportunités l’Europe présente-t-elle pour la recherche ?
A. G. 

ES coordonne actuellement un projet européen et nous avons l’habitude de travailler avec des partenaires hors de France (notamment dans le cadre du programme Horizon 2020 ou du dispositif Geothermica, dont l’ADEME était partie prenante). Ces projets européens nous permettent d’accéder à d’autres cas concrets, de travailler avec d’autres acteurs, d’avoir d’autres références, donc de monter en compétences. Et, bien sûr, travailler à l’échelle européenne permet à chaque pays de bénéficier de financements mutualisés intéressants.

Les transferts de technologies vers la géothermie vous semblent-ils pertinents ?
P. L.

Depuis quelques années, des sociétés issues du monde pétrolier s’intéressent à la géothermie, qu’elle soit profonde ou de surface. Ces sociétés peuvent apporter leurs compétences et savoir-faire développés dans leurs domaines (forages horizontaux ou multi-­drains, emploi de matériaux composites, techniques d’exploration innovantes, modélisation…).

A. G. 

Les acteurs de l’intelligence artificielle investissent également la géothermie profonde où l’on doit gérer de gros volumes de données et d’informations ; ils proposent des solutions pour gagner du temps mais aussi pour « dérisquer » les projets. Les acteurs de la fibre optique (qui mesurent les températures dans les puits, recherchent à caractériser les déformations, etc.), ceux qui développent des technologies à base d’arcs électriques (pour optimiser les vitesses de forages et réduire la durée de travaux par nature très coûteux) viennent également sur le champ de la géothermie, qui bénéficie alors de transferts technologiques pertinents.

La géothermie a-t-elle un rôle à jouer dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) ?
P. L. 

La PPE propose des objectifs ambitieux en matière de géothermie. Pour les tenir, nous estimons qu’en France métropolitaine, la production géothermique devra quasi-doubler d’ici cinq à dix ans. Par ailleurs, les territoires ultramarins devront être énergiquement autonomes d’ici quinze à vingt ans, et la géothermie peut largement y contribuer. Donc, oui, la géothermie a un vrai rôle à jouer dans le cadre de la PPE. Les travaux de recherche qui en découlent sont variés : il s’agit par exemple de mieux connaître les ressources profondes des nombreuses zones qui ne sont pas encore explorées, grâce à des techniques d’exploration plus performantes. Mais nous travaillons également à développer des outils financiers innovants comme les fonds de garantie pour indemniser un opérateur qui ne trouverait pas les ressources qu’il escomptait avoir à l’issue d’un forage. L’enjeu est ici d’inciter les industriels à développer des projets.

BIO EXPRESS

Géologue minier de formation, docteur en géologie appliquée(sa thèse a été soutenue par l’ADEME entre 1986 et 1989), passé par le Bureau de recherches géologiques minières (BRGM) et ancien directeur scientifique du Projet européen de géothermie profonde de Soultz, Albert Genter est actuellement directeur général adjoint d’Électricité de Strasbourg (ES) Géothermie. À ce titre, il pilote plusieurs projets de recherche, notamment dans le cadre d’Horizon 2020, et des projets de recherche financés par l’ADEME ou l’ANR.