Rencontre

Rencontre avec Chantal Gascuel et Miriam Buitrago

La bioéconomie repose sur un socle souvent invisible : la santé des sols. Dans un contexte de forte demande en biomasse et de déploiement des énergies renouvelables, comprendre, protéger et valoriser les sols devient un enjeu stratégique à part entière.


Chantal Gascuel, Depuis 2024, secrétaire perpétuelle de l’Académie d’agriculture de France.

Elle a été directrice scientifique adjointe Environnement d’INRAE de 2012 à 2021 où elle était en charge des domaines de la gestion durable des sols et des eau

Miriam Buitrago, Ingénieure Sols à l’ADEME

Elle travaille sur la coordination des actions de soutien à la recherche sur les sols.

Quels travaux menez-vous pour accompagner la recherche sur les sols agricoles ?
Chantal Gascuel

L’Académie d’agriculture veille à ce que la thématique des sols soit pleinement intégrée dans les réflexions liées à la transition agroécologique. Nous avons deux points d’attention forts. Le premier concerne le changement climatique, avec deux dimensions : l’atténuation (à travers la séquestration du carbone dans les sols) et l’adaptation, car le carbone influe sur la capacité de rétention en eau. Le second porte sur la biodiversité des sols.

L’ADEME est-elle également engagée sur ces enjeux ?
Miriam Buitrago

Bien sûr, car les sols sont un pilier essentiel de la transition écologique, tant pour la sécurité alimentaire et la biodiversité que pour le climat. Leur santé est déterminante pour la bioéconomie et pour la transition agroécologique et climatique.

En 2025, l’agence a publié une feuille de route afin de structurer et de renforcer la visibilité de ces actions. Le premier axe de ce document vise à développer les connaissances pour mieux caractériser les sols et mieux comprendre les impacts des activités humaines. Les enjeux liés aux sols agricoles (notamment leur rôle dans la résilience des systèmes, l’adaptation au changement climatique, le stockage de carbone et la protection de la biodiversité) sont pleinement intégrés dans notre APR GRAINE. La santé des sols agricoles joue un rôle central sur l’adaptation et la résilience des systèmes agricoles face au dérèglement climatique.

GRAINE consacre un axe au développement d’outils et de méthodes permettant d’évaluer la santé des sols et les impacts environnementaux de la bioéconomie. Il propose d’identifier les pratiques et systèmes de production qui offrent des synergies sur les différentes fonctions des sols (structure, eau, nutriments, stockage de carbone, pollution, biodiversité…). L’objectif est d’adopter une approche intégrée de la santé des sols. Enfin, nous participons à l’animation de la recherche, notamment à travers l’organisation de séminaires scientifiques.

La nouvelle directive européenne sur la surveillance et la restauration des sols influence-t-elle la recherche actuelle ?
C.G.

Je ferais le parallèle avec la directive « Eau ». Après sa publication, des indicateurs et des programmes de suivi ont été mis en place et cela a constitué un tournant : ces dispositifs ont en effet fortement fait progresser les connaissances sur le sujet. On peut s’attendre à un effet similaire pour les sols, avec une augmentation significative des données à l’échelle européenne.

Cette directive introduit par ailleurs une vision plus large, celle de l’écosystème dans son ensemble, et reconnaît le sol comme un milieu vivant. Une autre évolution importante concerne la recherche d’indicateurs fonctionnels et accessibles. L’étude IndiQuaSol s’inscrit dans cette dynamique : elle vise à définir des panels d’indicateurs de fonctionnement des sols à l’aide de méthodes d’évaluation partagées.

À mes yeux, cette directive marque donc une évolution stimulante et pertinente pour la recherche, mais aussi pour la société. Elle permettra d’acquérir des données à des échelles judicieuses pour l’action.

Comment cette directive influence-t-elle le positionnement de l’ADEME ?
M.B.

Un des enjeux clés de cette directive vise à créer un système harmonisé à l’échelle européenne pour évaluer la santé des sols. Grâce au GIS Sol, dont l’ADEME est l’un des membres fondateurs, et à son programme RMQS (Réseau de mesures de la qualité des sols), la France dispose déjà d’un système de surveillance avancé. Dans ce contexte, l’ADEME soutient un projet coordonné par INRAE, dont l’objectif est d’analyser l’évolution de ces dispositifs de surveillance des sols afin de répondre aux exigences de la directive européenne.

Le développement et l’harmonisation des systèmes de référence pour les indicateurs physico-chimiques et biologiques à mobiliser seront également essentiels pour interpréter des mesures réalisées dans un contexte donné. Des travaux visant à définir les seuils (valeurs d’indicateurs caractérisant un niveau de dégradation) et les valeurs cibles devront également être mis en oeuvre. La normalisation des outils et méthodes d’évaluation des fonctions des sols constitue un autre sujet de travail important pour l’harmonisation du système de surveillance des sols.

L’ADEME soutient activement cette démarche. Les travaux de recherche que nous avons accompagnés ont permis de développer de nouvelles normes, par exemple celle portant sur la stabilité du carbone organique basée sur la méthode Rock-Eval®, la norme ISO sur les fonctions écologiques du sol ou encore des normes dédiées à la caractérisation de l’état biologique des sols.

Selon vous, quels axes de recherche doivent être envisagés en priorité pour approfondir ces enjeux de manière pertinente ?
C.G.

Il me semble que la priorité doit porter sur le développement d’indicateurs de la qualité des sols, à l’instar de ce qui a été fait dans l’étude IndiQuaSol. Il est nécessaire que ces indicateurs soient accessibles et que l’on puisse les mesurer le plus facilement possible. Pour cela, nous pouvons développer des études autour de la télédétection.

Les questions liées au carbone et à l’eau méritent bien sûr de continuer à être activement explorées. Beaucoup d’études se concentrent sur le temps court ; il me semble important d’aborder le temps long, en relation avec l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, de travailler avec des modèles intégrés (climat, sol, pratiques agricoles) et de prévoir les incertitudes.

Par ailleurs, les travaux sur la pollution des sols agricoles doivent se poursuivre en intégrant les pratiques locales, mais aussi la contamination liée aux dépôts atmosphériques. On observe en effet que les contaminations peuvent provenir de territoires éloignés, voire de très longues distances. La relation sol-atmosphère, dans ses différentes échelles de temps et d’espace, mérite donc d’être plus étudiée.

Je souligne par ailleurs ce front pionnier de recherche : la biologie du sol. Les avancées en génomique sont spectaculaires, mais il reste encore à capitaliser et à traduire ces recherches en outils utiles à la société.

Pour conclure, j’aimerais rappeler cette initiative que l’ADEME et l’OFB soutiennent et que nous gagnerions à développer : le réseau SRP Sols (Sciences et recherches participatives sur les sols) qu’anime l’AFES. Lancé en 2021, il fédère plus de trente projets qui impliquent des citoyens, des agriculteurs, des urbains et des ruraux. Ce type d’initiative est essentiel : il sensibilise le public à la complexité des fonctions du sol et lui permet ainsi de mieux comprendre pourquoi il est si important de le préserver.

Quels enjeux et points de vigilance la bioéconomie soulève-t-elle ?
M.B.

Pour l’ADEME, la bioéconomie ne peut se déployer que dans le respect des principes de l’agroécologie et de la hiérarchisation des usages de la biomasse, en laissant la priorité à l’alimentation. Il s’agira donc d’identifier, puis de réduire les impacts d’une demande accrue de biomasse sur les sols.

Cette démarche implique d’évaluer les antagonismes potentiels (sur les cycles de l’eau, la fertilisation, etc.) pour identifier des compromis et des synergies entre leurs fonctions (production de biomasse, eau, carbone, biodiversité). Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur plusieurs leviers agroécologiques : la couverture végétale, la diversification des rotations culturales, l’agroforesterie, la restitution de matières organiques et la réduction du travail du sol. L’APR GRAINE travaille notamment à faciliter la prise en compte de ces enjeux dans toute leur complexité. Enfin, l’ADEME copilote avec l’OFB l’Observatoire EnR et Biodiversité pour partager la connaissance sur les incidences des énergies renouvelables (incluant celles issues de la biomasse, comme la méthanisation) sur les sujets de la biodiversité, des sols, des paysages et de la diffusion des bonnes pratiques.