Montmélian : laboratoire discret de la sortie des fossiles ?

Dans cette petite commune savoyarde de 4 000 habitants, la transition énergétique ne relève pas du discours mais d’une pratique ancienne et concrète. Depuis plus de quarante ans, Montmélian expérimente des solutions pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles. Une démarche pionnière qui s’étend aujourd’hui à toute la Communauté de communes Coeur de Savoie.


Sur le toit des vestiaires de la piscine municipale de Montmélian, quelques rangées de capteurs solaires racontent une histoire peu commune. Discrets, presque anodins, ces panneaux produisent de la chaleur depuis plus de quarante ans, symbole d’une transition énergétique engagée ici, bien avant qu’elle ne devienne un enjeu national. Installés en 1983, ils constituent l’un des premiers systèmes solaires thermiques déployés par une collectivité en France. À l’époque, la ville cherche une solution pour chauffer l’eau de la piscine tout en réduisant sa facture énergétique. Le pari est audacieux, mais les résultats sont immédiats. « Dès la première année, on a constaté environ 75 % d’économie d’énergie fossile pour chauffer l’eau, raconte Madame le Maire Béatrice Santais. Cela a montré très tôt que cette solution pouvait fonctionner et s’inscrire dans la durée. » Dans cette petite commune nichée au coeur de la vallée de l’Isère, la transition énergétique s’est construite progressivement, avec une ambition constante : réduire la dépendance aux énergies fossiles.

Une stratégie construite dans le temps

Après la piscine municipale, l’expérience solaire est étendue à d’autres bâtiments. À la fin des années 1980, 400 mètres carrés de capteurs thermiques sont installés sur le toit de l’Ehpad Saint- Antoine, permettant de couvrir une grande partie des besoins en eau chaude des 171 résidents. La ville poursuit ensuite ses expérimentations dans le photovoltaïque, l’efficacité énergétique des bâtiments ou encore la mobilité électrique. « Nous avons compris qu’il ne suffisait pas de produire de l’énergie renouvelable, explique Béatrice Santais. Il fallait aussi réduire les consommations. » La municipalité lance alors un programme de rénovation énergétique de son patrimoine, notamment dans les écoles, afin d’améliorer la performance thermique des bâtiments publics. Peu à peu, la stratégie énergétique du territoire se structure autour d’une logique simple : sobriété, efficacité, énergies renouvelables. D’abord réduire les besoins en énergie, puis améliorer l’efficacité des équipements, avant de produire localement de l’énergie renouvelable. « On ne peut pas installer des panneaux solaires sur des bâtiments qui sont des passoires thermiques », rappelle Béatrice Santais.

75 %

d’énergie fossile économisée dès la première année avec le chauffage solaire de la piscine municipale.

93 actions

inscrites dans le plan climat Coeur de Savoie, pour réduire les consommations d’énergie et développer les énergies renouvelables.

Une dynamique qui dépasse la commune

Aujourd’hui, la transition énergétique dépasse largement l’échelle de Montmélian. Elle s’inscrit dans une stratégie territoriale de souveraineté énergétique portée par la Communauté de communes Coeur de Savoie, qui regroupe 41 communes et près de 37 000 habitants, présidée par Béatrice Santais. « Le plan climat que nous pilotons compte actuellement 93 actions, de la réduction des consommations au développement des énergies renouvelables, explique Sébastien Eyraud, responsable de la transition énergétique de l’intercommunalité. Cela passe notamment par la mise en oeuvre d’un plan de sobriété sur le patrimoine, incluant maîtrise des températures en période d’occupation ou encore arrêt des installations de ventilation lorsque les bâtiments sont inoccupés ». Le territoire a rejoint, depuis de nombreuses années, le programme Territoire Engagé Transition Écologique (T.E.T.E) de l’ADEME, une démarche qui a permis d’apporter une vision transversale des enjeux. « Le conseiller T.E.T.E nous pousse à ne pas nous reposer sur nos lauriers et à nous surpasser », explique Béatrice Santais.

L’intercommunalité et la commune sont ainsi labellisées 4 étoiles climat-air-énergie (CAE), preuve de la qualité de leur engagement. Béatrice Santais est aussi membre du réseau Élus pour agir de l’ADEME, un espace d’échanges entre pairs qui favorise le partage de bonnes pratiques. Et les projets se multiplient : « On essaie de saisir toutes les opportunités pour produire de l’énergie renouvelable sur notre patrimoine », explique Vincent Veillaud, responsable transition énergétique à la mairie. « Les toitures des bâtiments municipaux, les parkings équipés d’ombrières ou les équipements sportifs deviennent autant de supports pour développer le photovoltaïque. » Cela permet à la ville de produire une partie de l’électricité qu’elle consomme et de mieux maîtriser ses dépenses énergétiques sur le long terme. En 2025, le parc photovoltaïque a ainsi produit près de 260 MWh d’électricité : 49 % ont été autoconsommés, générant environ 50 000 € d’économies. Le reste a été vendu. Du côté du solaire thermique, l’optimisation du système de la piscine municipale, pour la saison d’ouverture 2025, a permis de réduire de 62 % la consommation de gaz par rapport à 2024.

L'école de Montmélian avec des panneaux photovoltaïques sur le toit.
Le toit de l’école sert de support aux panneaux photovoltaïques.

Le rôle clé de l’accompagnement de l’ADEME

Les collectivités s’appuient sur les dispositifs de l’ADEME, notamment le Fonds Chaleur, qui finance les installations produisant de la chaleur renouvelable. « Ces aides couvrent généralement entre 20 et 40 % du coût des projets », explique Emmanuel Goy, directeur régional adjoint de l’ADEME en Auvergne-Rhône-Alpes. « Sans ce soutien, beaucoup de bâtiments resteraient chauffés aux énergies fossiles. » Dans la région, ce dispositif est renforcé grâce aux contrats de chaleur renouvelable, pour aider aussi les plus petits projets. « Cela apporte un accompagnement de proximité efficace aux maîtres d’ouvrage et, notamment, aux petites collectivités, qui n’ont pas toujours les moyens techniques pour porter seules ces projets », souligne Emmanuel Goy.

850 kWc

de puissance photovoltaïque installée sur le patrimoine intercommunal.

Le réseau de chaleur, prochain grand chantier

Montmélian s’apprête à franchir une nouvelle étape dès 2027. La commune prévoit la mise en service d’un réseau de chaleur renouvelable destiné à alimenter plusieurs bâtiments publics, et, à terme, des logements. Ce projet doit permettre de remplacer des systèmes de chauffage aujourd’hui alimentés au gaz par une production de chaleur décarbonée. Il est suivi de près par les équipes techniques de la ville. « L’idée est de mutualiser la production de chaleur pour plusieurs bâtiments plutôt que de multiplier les chaufferies individuelles », explique Vincent Veillaud. Soutenu par le Fonds Chaleur de l’ADEME, ce futur réseau marque un changement d’échelle dans la stratégie énergétique du territoire.

Deux ballons d'eau chaude solaire.
Ballons solaires du foyer des jeunes Travailleurs de Montmélian.

Faire rimer solaire et solidaire

À Montmélian, la transition énergétique s’inscrit aussi dans une démarche sociale. La commune, qui compte près de 50 % de logements sociaux, place la question de la précarité énergétique au coeur des politiques locales. Dès les années 1990, la ville travaille avec le principal bailleur social pour installer des capteurs solaires thermiques sur ses immeubles et encourager la rénovation énergétique. Aujourd’hui, cette logique se prolonge avec Sun4All, un programme européen d’énergie solaire solidaire. Son principe : utiliser la production photovoltaïque locale pour soutenir des ménages en situation de précarité énergétique. Pour Sébastien Eyraud, il est indispensable de « faire rimer solaire et solidaire ». Concrètement, une partie de l’énergie produite est valorisée et les revenus générés permettent de financer un allègement de facture pour des foyers modestes, jusqu’à une dizaine d’euros par mois ; une autre partie est fournie gratuitement via l’autoconsommation collective. Les bénéficiaires sont identifiés avec les bailleurs sociaux et les acteurs locaux. « La transition énergétique doit bénéficier à tous, sinon elle ne fonctionnera pas », insiste Béatrice Santais.

50 %

de logements sociaux à Montmélian, un chiffre clé pour comprendre l’importance de la lutte contre la précarité énergétique sur le territoire.

Un modèle inspirant pour les territoires

De la piscine municipale aux centrales photovoltaïques territoriales, Montmélian a construit au fil des années une stratégie énergétique cohérente et progressive. « Ce qui est intéressant ici, c’est que tout est parti d’un projet très concret », observe Emmanuel Goy. « Et en tirant ce fil, la collectivité a progressivement construit une véritable stratégie territoriale de transition énergétique ». C’est peut-être Béatrice Santais qui résume le mieux l’engagement de sa commune : « Nous sommes persuadés que chacun peut prendre sa part dans cette transition énergétique. Nous croyons encore que l’on peut changer les choses ». Dans cette petite commune savoyarde, la transition énergétique est devenue une réalité concrète, portée par les élus, les techniciens… et les habitants eux-mêmes.

Sébastien Eyraud, Responsable de la transition énergétique, Communauté de communes Coeur de Savoie

« À l’échelle d’un territoire comme Coeur de Savoie, la chaleur est un enjeu majeur : elle représente environ la moitié de nos consommations d’énergie. Pourtant, le développement de la chaleur renouvelable reste encore trop lent par rapport aux objectifs que nous nous sommes fixés dans notre plan climat.
C’est là que le dispositif des contrats de chaleur renouvelable, porté avec l’ADEME, joue un rôle essentiel. Il permet de financer à la fois l’ingénierie et les investissements nécessaires pour développer des projets comme des chaufferies bois, de la géothermie ou des réseaux de chaleur. Sans ces aides, beaucoup de projets auraient du mal à voir le jour.
L’intérêt de ce dispositif, c’est aussi qu’il permet de regrouper plusieurs petits projets à l’échelle d’un territoire. Sur un territoire rural comme le nôtre, composé de nombreuses petites communes, c’est déterminant. Beaucoup n’ont pas les moyens techniques ou humains de monter seules des projets énergétiques. Notre rôle est donc d’identifier ces projets, d’accompagner les communes et de faire le lien avec les dispositifs de financement. C’est grâce à cette ingénierie territoriale que la transition énergétique peut réellement se concrétiser sur le terrain. »