Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération : Rossignol en piste vers de nouvelles pratiques


Face au dérèglement climatique et à ses conséquences, Rossignol, figure historique du ski français, engage une profonde réflexion autour de la transformation de son modèle économique. En misant sur la réparabilité, la location et la coopération, la marque alpine entend démontrer qu’un autre modèle est possible : produire moins, mais mieux, pour conjuguer performance, sobriété et souveraineté.

Lové au pied du massif de la Chartreuse, à Saint-Jean-de-Moirans, le siège mondial de Rossignol se fond dans le paysage. Cet écrin de bois et de verre, entouré de végétation et longé par une petite rivière, abrite près de 350 salariés. Depuis leurs fenêtres, ils aperçoivent les cimes des montagnes qui, doucement, se parent d’un manteau blanc avec l’arrivée de l’hiver. Mais pour combien de temps encore ? Selon l’étude publiée dans la revue The Cryosphere1, les Alpes ont perdu près de 30 jours d’enneigement en l’espace de cinquante ans. 

Repenser la performance à l’heure du dérèglement climatique

Rossignol est en première ligne pour mesurer les effets du changement climatique. Dans un monde où les hivers raccourcissent et où les ressources se raréfient, l’entreprise, qui s’ouvre déjà aux sports de montagne en toute saison, assume un changement de cap. « Notre avenir dépend de notre capacité à vendre des services créateurs de valeur plutôt que des produits », résume Laure Jarlaud, responsable RSE du groupe. Depuis plusieurs années, la marque iséroise a engagé une mutation profonde qui s’articule autour de trois principes : réduire l’empreinte carbone de ses produits via l’économie circulaire, promouvoir l’usage plutôt que la propriété, et enfin, proposer une gamme de services liée au sport outdoor pour les particuliers et les collectivités. Désormais, Rossignol s’engage sur le terrain vertueux de l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC).

5 millions d’euros

d’aides, financés par l’ADEME en 2025 pour le déploiement de l’EFC

750 TPE et PME

accompagnées dans les parcours « clubs en régions »

De la vente d’un bien au service : la valeur d’usage en mouvement

Rossignol ne se contente plus de fabriquer des skis ou des vêtements : il en propose plutôt l’usage. C’est déjà le cas pour la production des skis, dont 70 % sont, en France, destinés à la location. Et c’est également tout le sens du lancement, à l’automne 2025, de sa plateforme de location de vêtements de ski. « Une tenue de ski, c’est cher, encombrant et souvent utilisé une seule semaine par an. En la proposant à la location, on prolonge sa durée de vie et on réduit la production inutile », souligne Laure Jarlaud.

C’est le principe de la valeur d’usage : dans une économie fondée sur la vente de biens, la valeur d’un produit se mesure surtout à travers son prix ou sa possession. L’EFC propose un changement de regard : ce qui compte, ce n’est plus tant de posséder un objet que d’en tirer l’utilité. Autrement dit, on ne paie plus pour un bien, mais pour le service qu’il rend : se déplacer, se chauffer ou, dans le cas de Rossignol, profiter pleinement de la montagne. En valorisant l’usage plutôt que la propriété, les entreprises sont incitées à concevoir des produits plus durables, réparables et partagés.

Ce modèle ouvre la voie à une économie plus sobre, où performance et préservation des ressources vont de pair, et pousse les équipes à repenser la conception des produits.« Pour que la location soit rentable, nos vêtements doivent durer. Cette contrainte est devenue un formidable moteur d’innovation. » La démarche s’étend aussi à la réparation, grâce à un partenariat avec l’entreprise Goodloop, spécialisée dans l’entretien des vêtements outdoor. « Plutôt que de jeter, on répare, résume Laure Jarlaud. On renvoie nos clients vers Goodloop et l’entreprise intervient gratuitement pour nos salariés. » Chaque retour d’expérience d’un vêtement loué, réparé ou recyclé devient un levier d’apprentissage. Rossignol transforme ainsi l’économie de l’usage en une école d’ingénierie du durable.

Goodloop, partenaire de Rossignol, répare les équipements outdoor. 
Goodloop, partenaire de Rossignol, répare les équipements outdoor. 

Réparer, réemployer, revaloriser : la fin du « tout neuf »

Autre révolution culturelle : Rossignol vend désormais des produits (skis ou vêtements) présentant de légers défauts d’aspect mais parfaitement fonctionnels. Longtemps impensable, l’idée s’impose aujourd’hui. « Un produit qui a consommé de l’énergie et du carbone a de la valeur, le jeter serait du gâchis », souligne Laure Jarlaud. Sur son site, la marque propose aussi des articles reconditionnés ou upcyclés : housses, chiffons, accessoires issus de chutes textiles. « Notre conviction, c’est que tout ce qu’on fabrique doit servir ». Bientôt, on pourra même acheter du mobilier fabriqué à partir de skis (tabourets et porte-manteaux). Cette approche pragmatique incarne une nouvelle forme de souveraineté : celle qui valorise les ressources déjà extraites plutôt que d’en solliciter de nouvelles. Produire moins pour durer plus longtemps, telle est la devise d’une entreprise en redéfinition. Parallèlement, l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération bouscule les habitudes : louer un vêtement lui offre plusieurs vies, et chaque usage enrichit le savoir-faire de l’entreprise en matière de robustesse et de réparabilité.

Ce modèle transforme les métiers autant que les mentalités. « Les équipes savent que leurs produits ne finiront pas à la poubelle, mais dans les mains de plusieurs utilisateurs. Et audelà des produits, c’est tout un rapport à la montagne qui évolue. » À terme, Rossignol vise une autre définition de la performance : non plus seulement la vitesse ou le chiffre d’affaires mais également la durabilité et la valeur d’usage.

Le hall du siège de Rossignol accueille des mannequins portant les tenues de la marque.
Le hall du siège de Rossignol accueille des mannequins portant les tenues de la marque.

Coopérer pour se transformer

Ce virage s’appuie sur des démarches collectives. Rossignol a participé au programme Relief du CIRRID (Centre International Ressources et Innovation pour le Développement Durable), consacré à l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération, et s’implique désormais dans le Club Trajectoires EFC soutenu par l’ADEME. Ces programmes permettent à des entreprises de toutes tailles de repenser leur modèle en s’appuyant sur le partage d’expériences. « Ce qui est précieux, c’est le collectif. On apprend autant des autres que de soi-même », souligne Laure Jarlaud. Le projet mené par Rossignol dans ce cadre est ambitieux : accompagner les stations de moyenne montagne dans leur transition économique, face au manque de neige. « Certaines stations vont souffrir, mais on ne veut pas qu’elles deviennent des friches, explique la responsable RSE. On veut qu’elles restent vivantes, avec d’autres activités, d’autres modèles : du vélo, de la randonnée, du trail. » L’idée : faire émerger des modèles hybrides où l’économie du sport se met au service du territoire. Mais ces expérimentations se heurtent parfois à un manque de volonté et de coordination des acteurs de terrain. Ainsi, après un an et demi de réflexion et de travail avec une petite station des Alpes du Sud, le projet envisagé n’a malheureusement pas abouti. Mais l’impulsion et les échanges ont scellé chez Rossignol le désir de poursuivre, notamment à travers le Club Trajectoires EFC.

Dans l’entreprise, cette redirection économique s’appuie sur une synergie entre trois pôles : l’innovation, la RSE et le service On Piste Ensemble, ils imaginent de nouveaux usages et de nouvelles coopérations.

Vincent Dargenne, Référent Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération à l’ADEME

« L’ADEME accompagne depuis plus de dix ans l’essor de l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC), en finançant des clubs EFC en région, des entreprises, des territoires et en développant l’ingénierie nécessaire. Ce modèle, fondé sur la valeur d’usage plutôt que sur la seule vente de biens, interroge en profondeur les entreprises tournées vers le volume et s’aligne naturellement avec les principes de l’économie circulaire. Au-delà de la transition écologique, l’EFC ouvre un enjeu stratégique : renforcer la souveraineté économique. En ancrant les compétences et la valeur dans les territoires, elle favorise des activités et des emplois non délocalisables, moins exposés aux aléas des chaînes mondialisées. Une manière, finalement, de stabiliser et de pérenniser les activités des organisations dans nos régions. Nous accompagnons majoritairement des TPE et des PME, et depuis trois ans aussi de grandes entreprises. Un travail mené avec les directions régionales, au soutien des clubs et jusqu’aux instances européennes, notamment avec le lancement du Club Trajectoires EFC. Cette transformation est un long processus mais les bénéfices environnementaux et sociaux sont bien au rendez-vous2. En effet, nous avons mené une évaluation environnementale et sociale qui démontre que l’EFC génère des impacts positifs supérieurs aux charges et plus favorables que ceux du modèle industriel classique. Actuellement nous sommes dans l’évaluation économique de l’EFC avec des résultats attendus en 2026.

1Copernicus
2 100 % des entreprises génèrent une réduction de l’impact environnemental sur le changement climatique.
88 % des clients pensent que le modèle de leur prestataire EFC a amélioré la satisfaction de leurs besoins.