Le gouvernement a présenté en avril 2026 son Plan national d’électrification des usages. Comment cette feuille de route, inscrite dans la continuité de la Programmation pluriannuelle de l’énergie pour 2026-2035 (PPE3), peut-elle accélérer la sortie des énergies fossiles ? Et à quelles conditions ? Réponses d’experts.
David Marchal, Directeur exécutif de l’Expertise et des Programmes à l’ADEME.
À ce poste depuis 2023, il coordonne notamment les problématiques liées à l’énergie. Un sujet qu’il suivait déjà quand il était chef de service adjoint Réseaux et Énergies renouvelables, puis directeur adjoint Production et Énergies durables à l’ADEME.
Bénédicte Genthon, Déléguée générale de l’Union française de l’électricité (UFE).
Elle a rejoint la direction de cette association, représentant l’ensemble des entreprises du secteur électrique français, en 2025, après plusieurs expériences dans l’administration, à l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASN) et à l’ADEME.
Nous faisons face à une triple urgence : climatique, géostratégique et économique. La France dispose d’une électricité décarbonée et abondante, un atout majeur pour sortir des énergies fossiles. Pourtant, elle continue d’importer chaque année des dizaines de milliards d’euros de pétrole et de gaz. Cette dépendance la rend vulnérable. À chaque nouvelle crise, les tensions d’approvisionnement et l’envolée des prix pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages, la compétitivité des entreprises et le budget des collectivités. Notre souveraineté énergétique est une priorité que l’électrification des usages permet de renforcer.
Tous les scénarios de prospective énergétique permettant d’atteindre la neutralité carbone en France en 2050 convergent sur ce point : il faut doubler la part de l’électricité renouvelable et décarbonée dans la consommation. Or l’électricité ne représente aujourd’hui que 27 % de notre consommation finale d’énergie. Elle n’a que très peu progressé en quinze ans, alors même que la France exporte presque un cinquième de sa production chaque année.
Il y a d’abord un enjeu d’information et de confiance. Les technologies évoluent vite, mais pas l’image que le public s’en fait. Les idées reçues sur l’autonomie des véhicules électriques ou sur le bruit des pompes à chaleur, par exemple, persistent, tandis que les baisses des factures énergétiques permises par les solutions électriques sont souvent méconnues.
Il y a aussi un frein financier. Même si l’électrification permet de réaliser des économies à l’usage, les entreprises ou les particuliers peuvent juger l’investissement initial trop élevé, surtout s’ils ne sont pas certains qu’il répondra bien à leurs besoins. Et les retours d’expérience manquent pour certaines technologies. C’est justement ce type de blocages que le Plan national d’électrification des usages cherche à lever avec les aides à l’acquisition de poids lourds, de véhicules utilitaires, d’engins de chantier ou de tracteurs agricoles électriques. Ces aides permettront aux entreprises de tester ces solutions encore innovantes, d’en mesurer les bénéfices et d’en témoigner. D’autres mesures du plan visent à gommer l’impact de l’achat initial. Le système de leasing social que nous opérons avec l’Agence de services et de paiement (ASP) va ainsi être relancé pour faciliter l’accès de 50 000 nouveaux ménages modestes à des voitures électriques. Et un dispositif comparable va être élaboré avec des « offres intégrées » pompes à chaleur.
Parmi les neuf mesures qui nous ont été confiées, sur les 22 du plan, il y a aussi des expérimentations. Les 100 territoires d’électrification, qui seront nommés à l’automne, vont ainsi bénéficier de notre accompagnement pour explorer des approches innovantes. En poussant les curseurs à leur maximum, à tous les niveaux, ils pourront créer des vitrines, montrer tous les bénéfices que l’électrification peut avoir, mais aussi les obstacles encore à lever.
L’intérêt de ce plan est d’agir simultanément sur tous les secteurs et tous les publics. Au-delà des incitations financières, il vise à créer un environnement favorable à l’électrification : accès aux réseaux, déploiement de bornes de recharge, orientation des aides à la rénovation vers l’électrification, aides à l’électrification de l’industrie, etc.
Nous devons déjà préparer l’après. Si l’électricité est abondante aujourd’hui, son usage accru va entraîner une hausse importante de la demande. Pour que cela ne nous oblige pas à recourir de nouveau aux énergies fossiles, il faut continuer à développer l’offre, mais aussi réduire la consommation totale d’énergie en agissant sur deux autres fondamentaux : les économies d’énergie et l’efficacité des équipements. Par ailleurs, la souveraineté recherchée est aussi celle des équipements. En combinant une bonification des aides pour les véhicules électriques à faible impact environnemental fabriqués en France et en Europe, et des soutiens publics pour faciliter l’implantation d’usines de batteries en France (via le crédit d’impôt au titre des investissements dans l’industrie verte), le plan d’électrification des usages constitue aussi une politique industrielle pour créer de l’emploi en France.
Pour qu’ils osent investir, les consommateurs finaux doivent par ailleurs avoir confiance dans le maintien d’une électricité abordable sur le long terme. Le fonctionnement durable du système doit aussi être garanti. Cela suppose des investissements importants : création de nouvelles capacités de production, modernisation des réseaux, adaptation au changement climatique, etc. Un défi pour le secteur, qui doit malgré tout conserver des prix attractifs. Il importe de maintenir la dynamique impulsée par ce plan : l’électrification est une course de fond, les efforts pour l’accélérer doivent s’inscrire dans la durée.