Depuis la directive-cadre européenne sur les déchets de 2008, les lois et réglementations se multiplient en faveur d’une économie circulaire : lois Grenelle, AGEC, etc. Chaque fois, les entreprises, publiques comme privées, ont dû s’organiser. Certaines, comme le groupe La Poste, y voient aussi des opportunités économiques.
Fannie Derenchy, Directrice Ressources et Économie circulaire du groupe La Poste
Depuis quinze ans, Fannie Derenchy mobilise les sociétés du groupe pour une meilleure gestion des ressources matérielles et pour le développement d’offres de services d’économie circulaire. Elle est aussi administratrice de l’Institut national de l’économie circulaire.
Céline Vachey, Directrice régionale de l’ADEME en Occitanie
Ingénieure en génie des procédés industriels, elle a travaillé dans le secteur des énergies renouvelables avant de rejoindre l’ADEME à Montpellier en 2001. Elle y a occupé plusieurs postes à responsabilités, jusqu’à devenir directrice régionale en 2022.
Oui. Dès la loi Grenelle de 2010, qui nous imposait de présenter un bilan social et environnemental sur nos engagements en faveur du développement durable, nous avons pris conscience des volumes de matières que nous utilisions pour équiper nos sites en mobilier, informatique, fournitures, etc. Pour limiter notre impact, nous avons introduit des critères environnementaux dans nos achats et avons créé des offres de services en lien avec l’économie circulaire. Recygo, par exemple, met à profit le maillage territorial de notre réseau postal : lors de leurs tournées, les facteurs peuvent collecter les déchets de bureau de petites entreprises. La Banque Postale a lancé des Prêts Verts pour financer la transition écologique des collectivités. La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC) de 2020 a donné une impulsion supplémentaire. Notre filiale d’insertion Nouvelle Attitude a, depuis, élargi son activité : elle reconditionne et revend des vélos électriques issus du gisement des vélos des postiers ou d’autres flottes, et, en 2024, les trois quarts des 238 salariés qu’elle a accompagnés ont trouvé un emploi ou une formation qualifiante à l’issue de leur contrat.
La loi AGEC, en fixant des objectifs clairs et des échéances, a aussi fait évoluer notre rôle. Aujourd’hui, nous accompagnons les entreprises et les collectivités qui doivent se préparer à de futures obligations. Mais, une fois les échéances passées, c’est trop tard. Par exemple, nous ne finançons désormais plus les collectivités qui souhaitent mettre en oeuvre le tri à la source des biodéchets, car elles auraient dû le faire avant 2024. Cela incite à anticiper, donc accélère le passage à l’action.
Justement, La Poste a pu accompagner plusieurs collectivités territoriales dans la mise en place du tri des biodéchets grâce aux facteurs qui ont remis aux habitants des kits de collecte, en leur expliquant les nouvelles organisations. Aujourd’hui, nous contribuons à la structuration de plusieurs filières circulaires créées ou soutenues par la loi AGEC. Celle des textiles professionnels, par exemple. Via une offre complète créée avec notre filiale Recygo, nous collectons les tenues des postiers, mais aussi les textiles d’autres entreprises partout en France, et nous les envoyons à une société qui va en séparer les différentes matières pour recyclage. De même, notre foncière La Poste Immobilier a contribué à faire émerger un consortium d’acteurs spécialisés dans la dépose sélective et le réemploi des matériaux de second oeuvre (planchers, cloisons…) lors de rénovations ou de déconstructions de bâtiments.
L’économie circulaire est synonyme d’innovations et d’activités d’avenir susceptibles de revitaliser des territoires ayant souffert du déclin industriel. La construction d’une usine en Ariège, Geotex, qui fabriquera à partir de 2026 un géotextile agricole innovant, à base de lin et de chanvre locaux, créera par exemple 40 emplois.
Les principaux freins que nous observons tiennent d’abord au manque de connaissances, d’outils et de méthodes. Beaucoup d’entreprises perçoivent encore l’économie circulaire comme une contrainte : complexe à mettre en oeuvre, coûteuse et risquée. Seule la preuve par l’exemple peut les convaincre de son intérêt, en termes de maîtrise des coûts, de compétitivité, d’innovation mais aussi d’attractivité auprès des salariés. Le retour d’expérience est primordial. C’était d’ailleurs l’objectif du Tour de France des entreprises, organisé avec le PDG de l’ADEME, Sylvain Waserman, en 2025.
Nous manquons de référentiels qui permettent de chiffrer et valoriser les économies de matières réalisées par nos actions. Nous venons de participer à la création d’un tel outil, portée par le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) : le Global Circularity Protocol (GCP). Dévoilé à l’occasion de la COP30 en novembre 2025, il mesure des indicateurs comme l’évolution de notre consommation directe et indirecte de ressources, ou le taux de circularité de nos flux amont et aval. Par ailleurs, les institutions financières rencontrent des difficultés à investir dans de nouveaux modèles d’affaires, faute de données historiques sur les risques associés à de tels projets. La Banque Postale réfléchit à des leviers, au sein d’une coalition de banques réunies par Circul’R.
En effet, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et les tensions d’approvisionnement qui ont suivi, nous voyons croître les projets d’écoconception. Les entreprises qui les portent y gagnent en indépendance ainsi qu’en compétitivité. Ainsi, le fabricant de mobilier Makiba, premier de son secteur à obtenir l’Écolabel européen en 2025, s’est vu ouvrir de nouveaux marchés en Europe.
Des ressources critiques composent de nombreux matériels quasi quotidiens des entreprises – véhicules, équipements électroniques et informatiques, mais aussi machines de tri, détecteurs… Pour le groupe La Poste, cela concerne des équipements essentiels à la réalisation de nos activités, y compris nos missions de service public. La dépendance extra-européenne est un risque pour notre approvisionnement et pour le fonctionnement de notre appareil de production. Ce contexte de tensions sur les matières premières invite à agir plus vite, et l’économie circulaire est une solution évidente.