Dans la Creuse, la chaleur change de source

La transition énergétique se joue aussi à la campagne. Dans la Creuse, des logements communaux se chauffent à la géothermie, un château abandonne le fioul pour les granulés bois et une station thermale se met à récupérer les calories de ses eaux. Partez à la découverte d’un territoire pionnier qui démontre comment la transition énergétique peut aussi se concrétiser en milieu rural.


À Saint-Agnant-près-Crocq, quelques vaches paissent dans le petit pâturage en face de la mairie. Leurs meuglements couvrent un instant le silence du bourg. Aux portes du plateau de Millevaches, la commune compte environ 200 habitants. Sur les routes de l’Est creusois, les maisons s’espacent vite. Entre deux villages, ce sont surtout des champs, des haies et des bocages. C’est pourtant ici qu’a été choisie la géothermie pour chauffer deux logements créés dans l’ancien presbytère et l’ancienne poste. L’installation est discrète. Le forage a pris environ un mois, mais l’herbe a depuis recouvert le terrain. À proximité des bâtiments, il ne reste qu’un petit local en bois abritant la pompe à chaleur. Difficile d’imaginer le chantier qui s’est déroulé là quelques mois plus tôt. Avant les travaux, les deux logements étaient chauffés par des radiateurs électriques.


Le petit local technique construit derrière l’ancien presbytère abrite la pompe à chaleur.

Le coût pour les locataires, le manque de confort et les problèmes de condensation poussent le conseil municipal à chercher une autre solution. Mandaté, Mario Klein, conseiller municipal, a piloté la préparation du projet, de l’étude de faisabilité à la recherche d’entreprises locales. C’est ensuite le conseil municipal qui a arrêté les solutions à adopter parmi les propositions, validé le couplage entre géothermie en profondeur et PAC pour les deux maisons communales, et validé le plan de financement élaboré avec l’appui du Syndicat mixte Est Creuse Développement. Ce choix judicieux a permis une réduction importante des dépenses de chauffage et d’eau chaude, dont la facture a été divisée par trois !

Faire émerger de nouveaux projets

Saint-Agnant résume assez bien le travail mené à l’échelle de l’Est creusois. Le Syndicat mixte Est Creuse Développement intervient sur plus de 90 communes et un territoire d’environ 30 000 habitants. Ici, pas de grande ville-centre. Les bourgs, bâtiments communaux, entreprises et propriétaires privés sont dispersés sur un vaste territoire rural. Depuis une dizaine d’années, le syndicat accompagne les projets de réduction des consommations et de développement des énergies renouvelables. Le Contrat de chaleur renouvelable territorial conclu avec l’ADEME permet notamment de regrouper plusieurs opérations et de mobiliser le Fonds Chaleur. Le premier contrat d’aide, entre 2021 et 2024, représentait un peu plus de 930 000 euros pour les projets et 144 000 euros pour les postes chargés de les faire émerger et de les suivre.

Émilie Rabeteau, Ingénieure transition énergétique à l’ADEME en Nouvelle-Aquitaine

« Accompagner le département de la Creuse, c’est avant tout créer du lien avec les acteurs du territoire, être à leur écoute, les aider à se questionner, à oser et à passer à l’acte. De la chaufferie bois à la géothermie ou aux réseaux de chaleur, il s’agit de faire émerger les projets, d’en lever les freins et de mobiliser les financements pour les rendre possibles. Cet accompagnement de proximité montre que, même en ruralité, la transition énergétique est à l’oeuvre : elle s’appuie sur les ressources locales et sur la capacité des territoires à construire leurs propres solutions pour sortir des énergies fossiles. »

Ensuite, sur ces deux dernières années, il y a eu également plus de 900 000 euros versés par l’ADEME en subvention pour des projets de chaleur renouvelable sur le territoire de l’Est Creuse par le biais du Contrat de chaleur porté cette fois à l’échelle départementale. Sur cette période allant de 2025 à 2026, la subvention ne couvre pas de financement de postes, uniquement des aides pour la réalisation des projets. « Encore faut-il trouver ces projets », explique Florian Lougnon, chef de projet Tepos (Territoire à énergie positive) au Syndicat mixte Est Creuse Développement. Dans les petites communes, les premières questions sont souvent très simples : qui appeler, combien cela va coûter, quelles aides existent, comment lancer une étude ou choisir une entreprise ? À Saint-Agnant, les élus insistent sur le choix de faire travailler des entreprises du territoire pour réaliser les travaux et le forage. Un point auquel ils tiennent dans une commune où un chantier énergétique peut aussi faire travailler l’économie locale. À quelques dizaines de kilomètres, changement d’échelle.

Un château de cinq niveaux à chauffer

Après les petits bourgs et les routes bordées de champs, le château de Chazelpaud surprend par sa taille. Ce grand manoir de cinq niveaux domine un domaine aujourd’hui fréquenté par une clientèle internationale. Le domaine a beaucoup changé, les membres du Syndicat mixte d’Est Creuse Développement, qui n’étaient pas revenus depuis quelque temps, découvrent l’avancée des rénovations. La toiture porte encore les traces de l’épisode de grêle de 2022 et donne une idée de l’ampleur des travaux engagés.

Pour comprendre comment fonctionne le chauffage, il faut descendre dans les caves. « Ici, deux chaudières à granulés bois de 56 kW ont remplacé la précédente chaudière au fioul de 185 kW. L’ancienne cuve à eau a été transformée en silo d’environ 6,5 tonnes. Une vis sans fin puis un système d’aspiration acheminent automatiquement les granulés jusqu’aux chaudières. L’entreprise chargée de l’approvisionnement peut accéder directement au silo pour le remplir », explique Emmanuel Jaegly, gérant du château.

L’installation pour le chauffage a coûté environ 90 000 euros. Les aides des fournisseurs et de l’ADEME représentaient près des deux tiers, auxquels s’est ajoutée une aide de la communauté de communes. Les 49 radiateurs répartis sur les cinq niveaux chauffent désormais le château et produisent l’eau chaude sanitaire ; le pilotage de l’installation se fait à distance, via un smartphone.


Le château de Chazelpaud, à Saint-Bard.

Récupérer une chaleur jusque-là perdue

À Évaux-les-Bains, le décor change encore. Dans le calme des thermes, rien ne laisse vraiment imaginer le dispositif qui fonctionne quelques mètres plus haut : il surplombe une partie du complexe, mais disparaît presque derrière les arbres. Lorsque nous arrivons, un technicien est justement en train d’y effectuer une opération de maintenance. Il intervient environ deux fois par semaine. À l’intérieur, l’échelle et la modernité de l’installation impressionnent. De gros conduits la parcourent, les paramètres sont suivis sur des écrans et une grande partie du processus est contrôlée par ordinateur.

Marjorie Pellet, Chargée de mission énergies thermiques renouvelables au Syndicat mixte Est Creuse Développement

« On ne commence pas en disant : il faut absolument une chaudière à granulés ou il faut absolument de la géothermie. »

Le principe est aussi simple à expliquer qu’il est singulier à observer. Les eaux thermales jaillissent naturellement à 59 °C. Pour les soins, elles doivent être refroidies autour de 30 °C. L’excédent de chaleur fut longtemps évacué alors même que la station consommait du propane pour chauffer ses bâtiments. Une partie des calories fut récupérée à partir de 1987 pour une résidence de tourisme et la piscine. Une étude menée il y a près de dix ans montra enfin que la ressource pouvait être exploitée à une tout autre échelle. Le nouveau système permet à présent de récupérer cette énergie pour chauffer le complexe et alimenter progressivement un réseau de chaleur autour de la station. Avant les travaux, environ 80 tonnes de propane étaient consommées pendant les huit mois d’ouverture. Le gaz reste aujourd’hui utilisé en appoint et en secours, mais sa consommation a fortement diminué.

Dans le même temps, l’hôtel a été rénové, le spa agrandi et le complexe fonctionne désormais toute l’année, ce qui empêche une comparaison directe entre les dépenses avant et après travaux. Le fonctionnement demande toutefois un certain temps d’adaptation. « C’est une installation qu’il faut apprendre à maîtriser pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même », explique Bruno Papineau, maire d’Évaux-les- Bains et président de la Société d’économie mixte (SEM) établissement thermal d’Évaux-les-Bains.


Le Grand Hôtel d’Évaux-les-Bains, l’un des principaux bâtiments alimentés par le dispositif développé autour des eaux thermales.

Le dispositif intéresse bien au-delà de la Creuse. Des représentants de stations thermales françaises et européennes sont déjà venus pour l’observer et réfléchir à sa réplication chez eux. Le projet initial, d’environ 2 millions d’euros, n’a pas été financé par le Fonds Chaleur. Celui-ci intervient en revanche sur la deuxième extension du réseau. Et le potentiel est encore loin d’être épuisé : l’installation fonctionne actuellement à moins de 40 % de ses capacités.

Des solutions à l’échelle de chaque lieu

« On ne commence pas en disant : il faut absolument une chaudière à granulés ou il faut absolument de la géothermie », explique Marjorie Pellet, chargée de mission chaleur renouvelable au Syndicat mixte Est Creuse Développement. Le syndicat étudie d’abord l’existant (le bâtiment, ses usages, les ressources disponibles et le budget), puis il présente les différentes solutions, aide à rechercher les financements et reste présent lors de la réalisation puis de la mise en service. Le Contrat de chaleur renouvelable territorial et le Fonds Chaleur de l’ADEME permettent de financer une partie des opérations et l’ingénierie nécessaire pour les faire aboutir.

Derrière ces installations discrètes se cachent des chantiers d’ampleur : forages, remplacement des systèmes de chauffage, adaptation des bâtiments, création d’un réseau et recherche de financements. Dans l’Est Creuse, ces réalisations concrètes contribuent pas à pas à réduire la dépendance aux énergies fossiles.