En Martinique, des fruits et légumes encore parfaitement consommables restent dans les champs, faute de débouchés. Pourtant à quelques kilomètres, les associations d’aide alimentaire peinent à proposer des produits frais. Depuis 2023, l’association Le Réveil Agricole rapproche ces deux mondes : 150,7 tonnes ont déjà été récupérées. Soutenue par l’ADEME, elle veut désormais changer d’échelle et pérenniser son modèle.
Des récoltes sauvées, puis redistribuées
Hors calibre, légèrement flétris, arrivés à maturité sans avoir été récoltés ou sans débouché… Une partie des fruits et légumes échappe aux circuits de vente. Entre 2018 et 2020, Le Réveil Agricole a étudié le phénomène avec le soutien de l’ADEME et de partenaires locaux. L’enquête menée auprès d’une cinquantaine d’agriculteurs révèle que le gaspillage touche la quasi-totalité des exploitations interrogées. Les invendus en sont la principale cause, représentant 72 % des pertes. L’expérimentation menée sur quatre fermes pilotes estime à 21 % la part de leur production gaspillée, dont 9 % encore consommable. En moyenne, 3,5 tonnes de fruits et légumes par hectare n’y étaient pas commercialisées. à remplacer par : Cela représente en moyenne 3,5 tonnes de fruits et légumes non vendus par hectare.
Depuis décembre 2023, l’association récupère ces produits encore consommables pour l’aide alimentaire. L’agriculteur peut mettre ses surplus de côté ou laisser l’équipe les glaner directement au champ. Les dons sont pesés, tracés et valorisés au prix du marché, permettant aux producteurs de bénéficier de l’avantage fiscal associé au don. Un apport précieux alors que les fruits et légumes ne représentent que 14 % des volumes distribués par la Banque Alimentaire de Martinique.
Vers une filière de glanage structurée
Les premières collectes révèlent vite une limite : glaner plusieurs tonnes demande de la main-d’oeuvre. Le Réveil Agricole crée donc en mai 2025 un chantier d’insertion. Huit salariés interviennent aujourd’hui dans les exploitations tout en se formant aux métiers agricoles.
En parallèle, la chaîne s’organise. Une application permet aux agriculteurs de signaler leurs surplus, tandis qu’un véhicule réfrigéré préserve les denrées fragiles. Via Proxidon, la plateforme de la Banque Alimentaire, les associations peuvent réserver les lots disponibles. Tous les produits collectés ont jusqu’ici été redistribués.
Ces produits frais changent aussi le contenu de l’aide alimentaire : « Je me souviens d’une distribution de melons : des bénéficiaires nous disaient qu’ils n’en avaient pas mangé depuis très longtemps. Voir leur joie, c’est ce qui donne tout son sens à notre action », raconte Charles Erepmoc, animateur et responsable du Réveil Agricole.
Changer d’échelle sans fragiliser le modèle
Le potentiel reste pourtant largement inexploité : certaines grandes exploitations ne sont pas encore sollicitées, faute de moyens pour récupérer leurs surplus, et près de 97 % des dons proviennent encore des communes du nord de la Martinique.
Une nouvelle convention soutenue par l’ADEME doit permettre au Réveil Agricole de consolider la filière jusqu’en 2028. Objectifs : élargir le réseau de producteurs, renforcer les liens avec les associations locales et améliorer la logistique. Aujourd’hui, une grande partie des produits collectés transite par la Banque Alimentaire à Fort-de-France. À terme, ils pourraient être redistribués au plus près des exploitations, limitant ainsi les trajets tout en renforçant le maillage territorial.
Mais changer d’échelle a un coût : davantage de produits collectés signifie aussi davantage de salariés, de véhicules, de carburant et de logistique à financer. Or, le Réveil Agricole dépend encore presque exclusivement de fonds publics, tandis que l’avantage fiscal lié aux dons bénéficie aux agriculteurs, pas à l’association qui organise leur récupération. Une croissance trop rapide pourrait donc la rendre plus vulnérable au moindre retard ou manque de financement.
Pour diversifier ses ressources, une conserverie est notamment à l’étude : elle permettrait de transformer les produits trop abîmés pour être distribués frais et de générer de nouvelles recettes. « Ce type d’association répond à des enjeux à la fois sociaux, sanitaires et environnementaux : nous avons tout intérêt à le soutenir », souligne Charlotte Gully, coordinatrice du pôle économie circulaire de l’ADEME en Martinique.