« La piétonnisation des centres-villes tue le commerce »

Chaque fois qu’une mairie a un projet de piétonnisation, des commerçants s’y opposent. Ils s’inquiètent de perdre les clients qui venaient jusqu’à eux en voiture. En réalité, leur clientèle compte beaucoup moins d’automobilistes qu’ils ne le pensent, et ces derniers sont même prêts à venir autrement.


Les annonces de fermetures de magasins de vêtements et de meubles se multiplient dans les centres-villes. Dans le même temps, la place de la voiture y est de plus en plus restreinte. Certains y voient une corrélation. Or, si lien il y a, il n’est pas de cause à effet. La piétonnisation, en plus d’avoir un impact positif sur l’environnement, la santé et la qualité de vie, est justement un moyen de redonner de l’attractivité aux rues commerçantes, qui souffrent de la concurrence de la vente en ligne ou des centres commerciaux.

Une intuition démentie par le réel

Les centres-villes sans voiture, plus agréables, deviennent des lieux de promenade. Or, les piétons voient beaucoup mieux que les conducteurs de voitures les vitrines devant lesquelles ils passent. Ils sont plus prompts à avoir un coup de coeur et à entrer dans une boutique, à en apprécier le contact humain. Ils prennent aussi plus plaisir à se poser en terrasse si celle-ci est calme. « La “marchabilité” d’un quartier se répercute sur son taux de vacance commerciale, confirme Mathieu Chassignet, ingénieur Transports et Mobilités à l’ADEME. Ce taux s’approche des 5 % dans les villes où plus de 40 % des trajets sont réalisés à pied, alors qu’il dépasse fréquemment les 15 % dans les villes où plus de 60 % des déplacements sont effectués en voiture. »

+30 %

Le nombre de piétons sur la place des Cordeliers, à Dijon, est passé de 130 000 à 170 000 par jour entre 2013 et 2017, suite à sa fermeture progressive aux voitures.

Si les commerçants sont si inquiets, c’est qu’« ils surestiment souvent la part de leur clientèle automobiliste, explique Mathieu Chassignet. À Nancy, par exemple, les commerçants interrogés en 2021 pensaient que 77 % de leurs clients venaient en voiture, alors que ce n’était en réalité le cas que de 35 %. » À Lille, 69 % des clients vivent intra-muros ou dans la très proche banlieue, et se déplacent à pied, à vélo, en bus ou en métro. Ceux qui habitent plus en périphérie, eux, se rendent plutôt dans les centres commerciaux. Néanmoins, les craintes exprimées doivent être entendues, et les difficultés de certains clients (mobilité réduite, etc.), pour la bonne réalisation des projets. C’est ce qu’a fait la mairie de Cahors, avant de lancer à la rentrée 2026 le chantier de piétonnisation d’une place jusque-là utilisée comme parking. Une enquête de terrain a montré que seulement 45 % des gens s’y rendaient en voiture. Avant elle, la ville de Saint- Omer, qui compte 13 000 habitants, dont 60 % d’automobilistes, a aussi misé sur la concertation avant de réaménager ses places centrales. Résultat : les trottoirs, les surfaces végétalisées et les terrasses de café y ont été élargis, et la zone est fermée aux voitures les week-ends et jours fériés.